Une Semaine à vie

ÉPISODE JAUNE

Quand Madeleine alluma sa télévision programmée pour s’ouvrir directement sur Une Semaine à vie, une des caméras de l’émission postées dans le jardin se mit à faire des gros plans.

Tout était calme. Une fin d’après-midi.

Madeleine avait laissé sa stéréo en marche et elle remarqua que le morceau qui était entrain de se jouer collait parfaitement aux images qui passaient à la télé.

Une sorte de souffle continu, venant potentiellement de ce que l’on s’imaginerait être l’au-delà, mais chaud, presque rassurant pour un gémissant de spectre… et tout d’un coup rythmé, par un son sec, battant à la mesure des cœurs sereins, piquant, vif, une cymbale et presque aussitôt comme un clairon venant de derrière les brumes, très loin et se rapprochant à toute allure. Le tout donnait l’impression de sonner comme des impulsions d’une locomotive à vapeur qui s’inquiète de ne pas partir à l’heure. Les dernières minutes où tout le monde s’empresse pour monter à bord, en tenant son chapeau, en se bousculant quelque peu, et en écarquillant les yeux comme si c’était la première fois que l’on prenait le train.

La caméra suivait alors la rampe de pierre longeant et remontant le grand escalier central. Dans le champ, toujours en gros plan, on crut voir sur la droite, de façon assez floue et juste un instant, l’ail d’un oiseau qui ne resta pas en place plus de trois secondes. Bien que l’image soit nette : on voyait le vent et il semblait chercher l’accord parfait. Les voix se rapprochèrent, la ponctuation sonore se fit plus présente jusqu’à devenir très forte et la caméra se fixa sur la grand porte restée ouverte, vaillamment. Un grésillement, une sorte de parasite sur la fréquence, de ces sons qui disent que l’on s’éloigne ou que l’on ne prend pas la bonne direction, tendait à brouiller les pistes tout en ne faiblissant pas, et nous accompagna dans l’antre d’une villa déserte. Entre les murs, il n’y avait que nos regards affolés de se retrouver seuls, ici. Tous semblaient être ailleurs.

Les claviers arrivèrent brusquement au moment même où nous allions pour franchir le seuil du grand salon et c’est alors sur un air ludique, presque enfantin, un doigt qui se ballade de touche en touche et dont la mélodie au premier abord coquine apparaît désormais comme diabolique, que l’on découvrit Blanche prise au piège, collée contre un mur, la paume des mains plaquée contre la papier peint jaune de la grande salle. Elle était vêtue d’une longue chemise de nuit aussi pâle que son prénom, aussi dentelée que la lame qui se brandissait devant ses yeux affolés. Elle était paralysée et n’avait même pas la force de crier. Elle tournait et retournait sa tête de tous les côtés, tout en fermant les yeux, comme si elle se débattait pour se sortir d’une affreuse réalité. Les claviers continuèrent leur comptine, soutenus par une cadence bien en place, et c’est sur les premières notes d’ un nouvel air haut perché, prenant comme son inspiration pour exprimer toute la fatalité du monde, que le tueur, de dos, pris le départ et avança calmement vers sa victime.

Au moment où le couteau s’enfonça dans le ventre de la jeune femme, les sonorités des deux claviers s’entremêlèrent et commencèrent à se répondre en parfaite harmonie. À l’image, dans une immense pièce gagnée par l’obscurité, on vit surtout en plein milieu de l’écran un corps, encore debout, dont le sang coulant et ruisselant sur la soie blanche, commençait alors à dessiner les courbes parfaites d’une femme voluptueuse et très séduisante. Blanche maintenait à présent ses doigts pétrifiés et écartés contre sa blessure mortelle et ses mains se fondaient dans le tissu, disparaissant presque sous l’hémoglobine vive.

Le tueur s’écarta un peu. Il était calme et donnait l’impression de prendre beaucoup de plaisir à voir ainsi s’échapper la vie. Il laissa Blanche déambuler dans le salon, se  cogner contre la table à manger, renverser une chaise, comme si elle pensait pouvoir encore s’échapper. Du point de vue de la caméra, en plongée, dans un clair-obscur où seulement la couleur du sang éclatait, et qui plus est avec la musique, on aurait presque pu croire qu’elle était en train de danser. Seule, dans sa longue robe. Ses longs cheveux noirs et raides l’accompagnant, virevoltant tout autour d’elle comme s’il s’agissait-là de son partenaire qui la guidait à travers l’espièglerie de la musique. Elle butta alors contre quelque chose qu’elle ne sembla pas voir et s’écroula à terre brusquement. La caméra installée près de la grande porte fit un zoom sur la scène de la chute. Le corps de Blanche recouvrait celui d’Helen que l’on avait laissée là, morte quelques minutes plus tôt, déjà froide, déjà cadavre. Blanche encore consciente pu voir dans le plus profond des yeux de celle avec qui, hier encore, elle partageait une camomille. Dedans, il n’y avait plus rien qui les concernait. Ils n’étaient pas révulsés, ils étaient juste grands ouverts, et l’on y voyait du sang qui transpirait là où d’ordinaire il ne coule qu’un peu de liquide tout juste salé. Leurs deux regards donnaient l’impression d’un monstre à quatre yeux. Les peaux ensanglantées se mêlaient l’une à l’autre sous une épaisse mèche de cheveux bruns. Quand la caméra dé zooma on put voir les corps embrassés des deux jeunes femmes s’obscurcir, engloutis par l’ombre du tueur qui s’était rapproché. Il s’accroupit, empoigna Blanche par l’épaule, et la retourna violemment sur le dos. Sa chemise de nuit se dégrafa sur le devant laissant surgir une poitrine tout aussi ensanglantée que le reste de son corps. Le tueur la saisit à la gorge d’une seule main. Il portait une cagoule et même en plan très rapproché, l’on ne pu voir si ses yeux étaient aussi exaltés que ses gestes le laisser suggérer. Il  posa son couteau près de lui et agrippa le cou de Blanche avec son autre main.

La jeune fille allait trépasser quand soudain, le corps d’Helen fit un bond et son bras vint frôler la hanche de Blanche. Le tueur sursauta et comprit très rapidement qu’il s’agissait uniquement d’un spasme post-mortem. Rapidement certes, mais pas assez vite pour échapper au coup de couteau que Blanche lui administra dans les cotes. Helen l’avait effleurée oui, mais elle avait aussi rapproché le couteau de sa main qui instinctivement s’en était emparé pour frapper fort et tenter de se dégager.

Écarté et semblant souffrir le tueur bascula sur le côté et Blanche essaya tant bien que mal de ramper vers le hall. Elle réussit à se mettre debout en s’appuyant contre la tranche de la porte tout en s’aidant avec la poignée, se hissant grâce à elle. Le dos courbé, se maintenant toujours le ventre, elle disparut dans le couloir, laissant malgré tout des traînées rouges de son passage.

La musique était de plus en plus forte et bien que le visage de Blanche soit en gros plan, face caméra, il était impossible d’entendre quelque souffle qui soit. Elle s’était mise à courir cherchant de l’aide. Regardant de tous les côtés. La maison était vide. Où étaient-ils tous ? Étaient-ils tous déjà morts ? En essayant de s’éloigner le plus possible du salon, elle arriva devant la porte au long corridor. Elle fut prise comme d’une hésitation, car pour y avoir déjà été une fois, elle savait que ce couloir ne menait à rien d’autre qu’à une penderie assez étroite. Mais alors, comme sentant le danger se rapprocher, elle se retourna brusquement, et de concert tourna le verrou extérieur de la porte, l’ouvrit et se mit à courir le plus vite possible dans le passage afin d’atteindre le cagibi avant que le tueur ne l’attrape. À peine avait-elle commencé sa course qu'on put le voir arriver, poser ses deux mains de chaque côté de l’antre de la porte, puis se jeter frénétiquement à sa poursuite. Derrière sa proie, comme affamé, il put presque toucher ses longs cheveux sur les derniers mètres avant qu’elle ne lui referme la porte de la penderie sur les doigts.

Madeleine coupa sa stéréo brutalement et s’approcha de sa télévision.

Deux points de vue de caméras installées de part et d’autres de la porte séparant le tueur de son butin vivant se partageaient l’image en plongée. À gauche, le tueur. À droite, Blanche.

Maintenant, on les entendait bien. Blanche poussait des petits cris qui ressemblaient plus à des frissons sonores. Et le tueur :

« Tu es faite comme un rat, tu m’appartiens maintenant… je vais gratter la porte tout doucement, toute la nuit s’il faut et je vais t’arracher le cœur et le mettre à la place de ton cerveau quand je t’aurai coupé la tête ! »

Madeleine coupa le son et remit de la musique sans pour autant quitter l’écran des yeux.

Tous les deux étaient plongés dans le noir, mais l’on comprenait cependant ce qui se passait grâce à la prise de vue infrarouge installée dans les endroits les plus sombres de la villa.

Avec cette technologie, le sang devenait vert et l’impression que l’on était en train d’assassiner un zombie ou un extra-terrestre, mais rien qui ne soit fait de chair humaine. C’était presque reposant.

Blanche occupait à présent tout l’écran.

Elle s’accroupit et trifouilla le sol. Elle y avait visiblement trouvé quelque chose qu’elle remonta jusqu’à son nez pour tenter d’en discerner la nature.

Quand elle comprit qu’elle tenait une des jambes d’Erwan, elle ne put s’empêcher de se vomir dessus et s’écroula par terre.

L’image repassa sur le tueur. Il était collé à la porte et semblait marmonner des choses tout en grattant la porte avec son couteau.

L’image repassa sur Blanche. Elle saisit de nouveau une des jambes d’Erwan et commença à arracher la chair putréfiée se trouvant tout autour de l’os. D’abord avec les ongles, puis à pleines mains et finalement… avec les dents et jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un os presque propre. Tant bien que mal, elle se hissa de nouveau debout, tout en continuant de perdre beaucoup de sang. Qu’avait-elle en tête?

La caméra repassa sur le tueur. Lui aussi était debout et continuait de gratter la porte en prenant son temps.

La caméra repassa sur Blanche. On la vit alors gratter le mur en utilisant le tibia d’Erwan. Elle y allait de toute son énergie et bien qu’elle était en train de se vider, elle apparaissait dans une forme presque olympique, faisant de grands gestes, de haut en bas, sur les côtés, pénétrant littéralement la croûte de la paroi qui commença, tout comme l’autre jambe d’Erwan, à partir en lambeaux. Plus elle grattait, plus elle était comme animée par une force extraordinaire et c’est alors, qu’elle s’arrêta soudainement. Stoppée en plein exercice. Sous plus de 15 cm d’épaisseur de mur, quelque chose entrait en résistance avec l’os. Elle y mit les doigts pour comprendre de quoi il s’agissait et grâce à un zoom surpuissant (et à un matériel de qualité) on pu voir, au même moment où la chose lui parût évidente, un alignement de plusieurs boutons. Blanche défaillit et allait pour tomber quand elle se rattrapa juste à temps.

Impossible de dire si l’ensemble des téléspectateurs comprit avant elle ce qu’elle venait désensevelir. Mais a priori, c’était bien de cela dont il s’agissait : la petite penderie était en réalité un ascenseur. Spontanément, elle appuya sur le plus haut bouton et le cagibi frétilla, se secoua et décolla pour bientôt disparaître de l’écran, emmenant Blanche dans son oesophage.

Que se passa-t-il ensuite, quand la caméra repassa sur le tueur tandis qu’il s’essayait à enfoncer la porte ?

Que se passa-t-il ensuite, quand la caméra repassa à l’intérieur du cagibi et qu’on y vit absolument plus rien ?

Que se passa-t-il ensuite quand la caméra de la cuisine filma la jeune femme sortir de sous l’évier ? Recroquevillée sur elle-même dans sa robe aussi noire que rouge, que Blanche. L’air d’une revenante, elle se précipita vers la porte du couloir menant à la penderie, la referma violemment puis la verrouilla tout aussi sec, soulagée d’y avoir enfermé le tueur.

Elle resta un moment face à la porte, le front apposé sur la paroi de bois robuste, les yeux fermés. Puis, un sursaut et elle recula brusquement d’une dizaine de centimètres, les yeux grand ouverts, réalisant qu’il fallait qu’elle déguerpisse au plus vite. Elle se retourna comme au ralenti et se retrouva face à face avec son meurtrier qui était sorti quelques minutes plut tôt et qui tout ce temps durant était resté posté derrière elle.

On n’entendit plus qu’un piano, le reste de la musique comme étouffé sous un oreiller. Un petit piano dodelinant furtivement, moralisateur et très « épiloguieux ».

L’image fit un énième gros plan sur les grands yeux bleus de Blanche quand elle reçut le coup fatal qui finit de l’achever et, tout comme les yeux d’Helen, ils en finirent de raconter son histoire.

lire l'épisode précédant

lire l'épisode suivant