Une Semaine à vie

ÉPISODE 9

Nous devions être trois. D’ordinaire nous sommes toujours trois et nous nous partageons les rôles. 

Le jour de leur entrée dans la villa, nous étions d’ailleurs ensemble. Placés à la lisière du bois, invisibles, nous avions filmé leurs déambulations durant la première visite du parc. Il y avait un autre gars, d’une autre équipe : l’équipe jardin. Il avait filmé les candidats en les suivant d’assez près et il avait tout loupé. Une pauvre fille s’était faite enlever, et lui, il n’avait rien vu.

C’est dommage car nous étions trop loin. À ce moment-là de l’émission, on nous avait juste demandé de faire des plans d’ensemble, des plans de coupe, zoom sur une fougère, car peut-être que la réalisation en aurait besoin plus tard. Il n’avait jamais été question que l’on entre en contact avec les habitants. Le bois leur était accessible, et nous savions qu’à un moment ou à un autre, certains pouvaient s’y engouffrer, c’est vrai. Comment être à l’abri du pire avec un tueur en série en "liberté"? Combien de corps allait-il ensevelir vivants ? Imaginait-il déjà attacher ses proies à un arbre avant de les saigner ? Cet endroit risquait vite de devenir sanglant et personne de l’équipe n’était prêt à se retrouver face à face avec ça. C’est pourquoi l’on nous avait bien stipulé (se voulant rassurant, très certainement) : « Les caméras se trouveront fixées dans les arbres, vous ne serez-là qu’en cas de besoin, seulement si c’est nécessaire. » Allez définir le "nécessaire" en question… On nous avait dit : « Vous viendrez en renfort.» Oui, en renfort. En renfort de quoi ? Rien ne nous avait été précisé sur le moment. En fait, il nous aura fallu à peine plus de 24 heures pour le déterminer :

Nous étions tous les trois dans la salle de garde entrain de regarder un vieil épisode d’Amicalement Votre quand l’alarme a retenti. Rien de comparable à une alarme de voiture, une alarme incendie, ou une de ces alarmes de maison qui se mettent en route pour un rien, non non. Un petit bip, à peine plus bruyant qu’une alerte de bipper. Le tant attendu "nécessaire" pointait son nez et ressemblait à s’y méprendre à un ordre, tout simplement.

Tout en entrant dans le monte-charge qui nous emmènerait au premier niveau sous le chêne balisé 131, nous nous demandions à quel imprévu nous allions devoir faire face. Les pires images nous traversaient l’esprit. Pour ma part, je redoutais de voir des boyaux pendouiller, et Paul m’a avoué bien plus tard qu’il paniquait à l’idée de voir une dame blanche se balader dans les buissons. Il avait alors conscience que cela n’avait rien à voir avec le jeu, mais « les peurs, c’est les peurs ! », m’avait-il répondu après que je lui ais fait remarquer l’incohérence de sa phobie.

Nous avions enfilé nos combinaisons de camouflage, passé nos cagoules, et mis nos gants. Des fois qu’il y ait du sang qui gicle, nous étions d’accord pour nous en préserver.

La porte dissimulée dans le tronc du chêne balisé 131 s’est ouverte et nous sommes sortis tout penauds, en tremblant je l’avoue volontiers aujourd’hui.

Au casque, on nous avait dit de nous diriger vers le grand puits à la limite nord du bois.

Je devais prendre la partie gauche. Caméra ON, voyant rouge allumé, nous avions filé à pas de renard prudent vers cette position. Tous les trois. En alerte. En renfort surtout ! De quoi ? Nous ne la savions toujours pas.

Quelques secondes après notre arrivée, une ombre surgissait de la nuit à une cinquantaine de mètres. Vaguement éclairé par la lune, encore plus vaguement éclairé par la maison, plus loin, quelqu’un courrait à grandes et légères enjambées. Grand et fin. Il nous sembla alors reconnaître Adil avant qu’il ne s’enfonce dans le cœur d’un bosquet et n’en ressorte jamais.

Nous restions ainsi un moment. Sans savoir ce qui allait se passer.

On nous invita alors à rentrer à la base. Sans autres explications. Et nous nous exécutâmes. Sans autres demandes. Déçus de n’avoir rien eu à filmer de choquant. Soulagés de n’avoir rien eu à filmer de choquant. Tous les trois, car oui : nous travaillons à trois.

C’est pourquoi je fus en colère quand cette seconde fois, nous sortîmes seuls, Paul et moi.

Un surplus de personnel a priori. Pour ce qu’il y avait à faire… Filmer des cache-cache nocturnes… Les effectifs avaient encore toutes les chances d’être réduits à un seul caméraman très prochainement et même si notre cachet à la journée était absolument scandaleux, je ne pus m’empêcher de souhaiter être le deuxième à être ainsi relevé de mes fonctions.

Ce soir-là je ne mis pas ma cagoule, ni mes gants. J’attrapais ma machine, Paul devant moi et nous nous extirpâmes du chêne balisé 131, en soufflant comme des fonctionnaires qui doivent répondre au téléphone.

Il nous fallu moins d’une minute pour nous apercevoir que le bois ne nous parlait pas comme d’ordinaire. À travers le vent, à travers les feuilles, à travers les insectes, et tout ce que l’on peut trouver entre l’écorce et le cœur d’un arbre, on pouvait entendre des choses qui n’avaient rien à voir avec la forêt. Ça courrait partout. Ça chuchotait. Ça s’excitait tout autour de nous et ça se rapprochait très sérieusement. Au casque on nous dit de rester sur le coup :

« Restez sur le coup, les gars. On ne sait pas trop ce qui se passe, mais ça arrive droit sur vous. Les caméras 400, 401, 402, et 403 sont complètement HS. On essaye de déterminer pourquoi. Du coup, on a besoin de vous dans le secteur L4. Vous restez en place et vous vous dispatchez le cadran en tiers, c’est compris ? Vous filmez. On fera la part des choses en direct, l’important c’est que vous filmiez tout ce que vous voyez. Pas de censure. Putain de merde. Je n’ai aucune idée de ce qu’il va se passer les mecs, mais on est là. » Paul  posa un genou à terre et se mis à filmer ce qu’il avait devant lui, c'est-à-dire rien pour l’instant. « Se partager en tiers » ? À deux ? Quelque chose m’échappait. Instinctivement, et parce qu’il fallait bien faire quelque chose, je me mis dos à Paul, mais restai debout et fixai le noir dans l’espoir secret que rien ne passe devant mon objectif.

_ Par ici !, hurla une voix.

_ Ivan, attends-moi, bon sang !, hurla une autre.

Deux hommes arrivaient droit sur nous, mais embourbés et emboisés, la fourberie des arbres nous renvoyant des échos erronés, il nous était impossible de déterminer de quel côté ils allaient débarquer.

« Mike ! Ils arrivent par le J5 ! », hurla la voix dans mon oreillette.

Paul fut plus rapide que moi et se déhancha agilement, pivota sur son genou, et se tourna vers sa droite. Nous fixions désormais tous les deux le même point, moi debout, lui plus bas.

Ivan arriva comme une furie, sa carrure trapue reconnaissable entre toutes.

« Je ne l’entends plus ! Je ne l’entends plus. », disait-il à Victor qui le suivait à une dizaine de secondes derrière et qui ne mit, du reste, pas longtemps à le rejoindre, à mesure que l’Ukrainien ralentissait.

_ Je ne l’entends plus.

_ Tu es certain de l’avoir entendue ?

_ Je te jure. Elle criait. Faiblement. Mais elle criait. Tu n’as rien entendu ?

_ Non, j’avais les yeux rivés sur le fond du puits. Je voulais m’assurer que… Je n’ai rien entendu.

_ C’était la voix de Sabrina. Je te le jure Victor. Elle était vivante.

Les deux hommes étaient dans mon cadre. Ils se regardaient. À même hauteur. Ils faisaient exactement la même taille, me dis-je tout en resserrant le plan sur leurs visages côte à côte.

En infrarouge, on pouvait très clairement voir leurs expressions. Ils paraissaient affolés.

Plus loin, on entendait d’autres voix qui se rapprochaient. Le reste de la bande suivait, un peu éparpillé. 

_ Où êtes-vous ?

_ Victor ?

_ Qu’est ce qui se passe ?

_ Revenez !

_ Qu’est ce qui se passe ?

Ils allaient bientôt tous se retrouver devant moi.

Paul était allé se placer en face de moi, derrière le duo de choc et pointait sa caméra vers le J5, supposant très judicieusement que tous les autres allaient débouler du même côté.

Bonne pioche.

Helen et Adil courraient en binôme, suivis de près par les autres, Brenda-Lee peinant de la rotule : « Quand je veux courir, je prends un cheval… », dit-elle essoufflée mains sur les hanches tout en regardant la caméra.

Paul tournait autour des candidats.

Je les pointais un à un en faisant bien attention que mes gestes soient fluides, au cas où l’on utilise mes images telles quel. Je voulais éviter le projet blair witch. Ce programme fichait suffisamment la gerbe.

_ Qu’est ce qui s’est passé ?, demanda Adil à Ivan.

Ivan ne répondit pas, et ne prit même la peine de regarder dans la direction du jeune homme.

À l’image verte et noire, on distinguait les rides de son front qui se creusaient, encore et encore. Victor se retourna vers Adil, tout en regardant les autres tour à tour :

_ Ivan a entendu Sabrina. Il est sûr de lui.

_ Comment ça entendu ? Ivan ? Comment ça ? Qu’est ce que tu as entendu ?, demanda Helen comme si elle interrogeait un suspect.

Ivan releva la tête tout doucement. Il avait la tronche de Daniel Craig, genre mauvais acteur qui maîtrise l’air grave et qui n’a pas besoin de parler pour souligner que ce qui se passe est "sérieux". Je trouvais ça dément de penser à ça sur le moment, et souris comme un âne sans vraiment écouter ce qui se racontait. Je repris donc en cours :

_ …disait qu’elle avait mal, elle implorait qu’on vienne la sauver.

_ Mais tu es certain que c’était Sabrina ? Ça n’aurait pas pu être quelqu’un d’autre ?

_ J’ai une très bonne mémoire auditive, je suis sûr de moi.

Ils étaient tous là. Réunis entre Paul et moi. Nous les filmions de tous les côtés. Rien ne pouvait nous échapper. Parmi eux, il y avait un tueur, et pour survivre ils n’avaient pas d’autre choix que de rester groupé. De rester avec le tueur. Tous avec lui et l’empêcher alors de sévir.

Tous se taisaient à présent, et écoutaient autour d’eux. Dans l’attente d’un petit cri, d’une voix, de quelque chose. Paul et moi tendions aussi l’oreille. J’étais mort de frousse et je n’aurais jamais survécu à ne serait-ce qu’un murmure.

Prudence rompit le silence :

_ Je voudrais rentrer. Il fait froid et il n’y a rien dans cette satanée forêt.

_ Je suis d’accord, continua Brenda-Lee.

_ Et il fait froid, compléta Blanche.

Victor trancha :

_ Rentrons. Je ne sais pas ce que c’était, mais c’est fini.

Ils se replièrent et Paul et moi reçûmes l’ordre de les suivre encore un peu.

Tant que nous étions derrière eux, nous savions que rien ne se passerait, et les filles étaient rassurées par notre présence silencieuse. Jamais le tueur n’oserait frapper sous nos objectifs.

On allait bientôt nous demander de rentrer, et je le savais. Les arbres allaient reprendre le job, ce n’était qu’une question de secondes… C’est alors que le bois fut déchiré par un cri strident venant de quelques mètres devant nous.

_ Oh mon Dieu quelle horreur !, dit un des garçons.

Paul et moi pressâmes le pas et arrivâmes au moment où Adil demandait :

_ Mais qui est-ce ?

J’abaissai ma caméra et fis le point sur un corps meurtrit qui pourrissait dans les feuilles mortes.

_ C’est Michaël, lança quelqu’un.

_ Et qui est Michaël ?, demanda Blanche ?

_ C’est notre troisième caméraman, dis-je.

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