Une Semaine à vie

ÉPISODE 8

Caméra 3 - Jardin - 3 minutes

L'image était fixe. Au premier plan sur la droite, il y avait ce buisson, non épineux rassurons-nous, si touffu cependant, où l'on avait pu voir Adil disparaître quelques instants tandis qu'au même moment Erwan était pris pour une plaquette de beurre. Le buisson, une sorte d'arbuste qui aurait bien mérité un petit élagage, était assez large et imposant, cependant comme la caméra était fixée en hauteur, l'on pouvait aisément voir ce qu'il y avait derrière, à savoir le grand puits, à une distance d'environ 50m. Grand, ainsi était-il nommé, bien qu'en réalité il fut plus long de chute que de circonférence, bien entendu, on n’attend pas d’un puits qu’il fasse la largeur d’une piscine olympique, sans quoi il s’agirait davantage d’une cheminée de volcan plutôt que de celle d’un modeste champ. En pierre et en très bon état, l'armature du dispositif qui autrefois devait incorporer corde et seau était encore en place, bien que le duo corde et seau ait à présent disparu. Entre le gros buisson et le grand puits, sans que malheureusement l'on put la voir en entière, on distinguait tout même un assez bon arrondi de la fontaine, sa pierre lisse entourant le bassin lui-même entourée de petits graviers dont quelques-uns étaient encore couverts du sang de Sabrina (mais ça, soyons honnête, l’on ne pouvait pas le distinguer à l’écran et encore moins à l’oeil nu).

De part et d’autre du vétuste trou commençait le bois. Oui, il y avait un bois. De cet endroit qui peut être vu tel un espace de bien-être champêtre, chlorophilisé, parfait pour éduquer les plus jeunes aux joies de la mycologie, ou comme le dernier tombeau de la petite fille qui aimait Tom Gordon, où se confondent cavernes et incantations, désenchantement et violeurs en série. Au choix.

En plein milieu de l’écran, on avait installé deux grandes statues taille humaine représentant, du reste, deux humaines, puisque deux femmes. La première était comme recourbée sur elle-même sous ce qui semblait être une large cape, se protégeant le crâne de sa main droite, comme pour échapper à une dérouillade, le coude lui passant sur le visage, paume apposée à la racine du haut de sa nuque. La deuxième portait une robe qui ressemblait plutôt à une armure, comme si le tissu avait été remplacé par une cote de maille, le tout sculpté d’une façon tellement minutieuse, que même d’assez loin, l’on pouvait parfaitement admirer les détails de la toilette certes plutôt faite pour partir en guerre quoique tout de même très coquette.

Le vent soufflait un peu.

On vit quelques feuilles bouger au premier plan.

Tandis que le buisson chuchotait, on put voir un petit oiseau, un moineau très certainement, se poser sur le dos rond de la première statue. Y rester quelques secondes. Tapoter la pierre de son bec, puis filer un peu plus loin derrière, sur le haut du puits, y regarder au fond, en tout cas baisser le bec et puis s’envoler et disparaître de l’image.

Côté jardin si l’on avait été au théâtre, un homme entra en scène, on vit tout d’abord sa chaussure, puis son genou, sa hanche, son épaule et presque sa tête avant de voir que la main apparue à l’écran n’était pas la sienne mais bien celle du corps qu’il portait.

Victor et Ivan portait Achala comme ils pouvaient conduisant sa dépouille meurtrie vers le puits où quelques heures plus tôt ils venaient de jeter une partie d'Erwan.

On les vit essayer de garder le rythme, sans pour autant se presser, tenir la ligne droite, passer entre les deux statues comme s’il s’agissait d’oracles et puis faire un arrêt devant le trou pour redresser le corps raidi qu’ils firent alors basculer en arrière maladroitement. La tête d’Achala cogna contre le rebord opposé et elle resta en travers du puits, comme un cochon qui flotte sur la grille du barbecue. Victor la saisit alors par les pieds et la tira tant bien que mal vers lui pour la faire basculer tête en avant, tout en faisant bien attention de lâcher assez vite le revers du pantalon, évitant ainsi d’être entraîner avec elle dans le fond du puits.

C’est à cet instant que les deux hommes se retournèrent brusquement comme interloqués par une alerte. Ivan se mit à courir vers les bois et Victor...

Caméra 4 - Chambre d'Hélène & Sabrina - 3 minutes

Aucune des deux filles n’étaient dans la pièce. Et personne d’autre d’ailleurs. Fixée dans le coin gauche opposé à la porte, la caméra fixait les deux lits des jeunes femmes dont une manquait toujours à l’appel. A droite de l’écran, la fenêtre : ouverte vers l’extérieur et l’on pouvait voir le voile de mousseline onduler tout doucement. Sur la droite, à droite également de la porte, une grande penderie à placards coulissants. Un pan ouvert sur des étagères de T-shirts bien pliés.

Une table de nuit pour chaque côté des deux lits, trois en tout donc. Deux valises. Une ouverte, l’autre fermée. Logiquement, on aurait pu croire que Sabrina n’eut pas le temps d’ouvrir la sienne, avant de disparaître, ni même de la monter bien que n’importe qui eut pu le faire pour elle, cependant, quelque chose était étrange : la valise ouverte laissait entrevoir des vêtements au couleurs très vives, presque fluo. Des chaussures compensées. Et de toute évidence, plusieurs bikinis en boule. Pas vraiment le style d’Hélène qui portait davantage des pantalons kakis, voire des bermudas beiges. Etait-ce alors la valise de Sabrina que l’on s’était permis d’ouvrir? De fouiller? Dans quel but? En apprendre plus sur elle? Il ne fallait pas oublier, en effet, la profession d’Hélène qui s’était engagée dans la police, l’âme d’une enquêtrice et qui pourquoi pas aimait aussi renifler les culottes de ses copines.

Rien ne se passait. Il n’y avait qu’à observer. A l’extérieur, on n’entendait rien de plus qu’entre ces quatre murs. Encore deux minutes à observer. Alors quoi? Un livre sur la table de nuit d’Hélène (son lit était encore défait), mais impossible de voir le titre. Un bas de jogging posé sur la couverture de son lit. Une paire de chaussettes sous la fenêtre. Une sorte de trousse posée sur le lit de Sabrina. Non. Vraiment. Rien d’extravagant. Rien de remarquable au sens premier du terme. Juste une chambre et trois minutes pour s’apercevoir qu’il n’y avait rien à en dire.

Caméra 5 - Chambre de Brenda-Lee & Prudence - 3 minutes

Il se passa peut-être quinze secondes avant que l’on vit Prudence quasiment défoncer la porte de sa chambre et se jeter sur son lit en larmes. La tête contre son oreiller, elle l’inonda en quelques secondes et le blanc de la taie devint alors presque gris. Allongée de tout son long sur le ventre, elle hurla à Brenda-Lee de venir la rejoindre immédiatement :

_ Je ne veux pas être seule tu comprends. Les lumières vont se réteindre dans quelques minutes. Je ne veux pas être seule. Nous devrions nous enfermer, ou mettre quelque chose devant la porte, peut-être un lit, je ne sais pas. Après tout, il n’est stipulé nulle part que l’on n’ait pas le droit de rester dans sa chambre, non?

_ Il faut te calmer. Tu pleures en parlant. Tu parles en ayant le nez qui coule. Et tu parles et tu pleures tellement que tu en avales ta morve. C’est vraiment dégueulasse et si tu continues je vais demander à changer de chambre. Tu sais. Je suis peut-être un peu chochotte, mais sincèrement, il y a certaines choses qui me donnent la nausée.

_ Plus que de voir quelqu’un coupé en deux?

_ Je n’ai pas vu Erwan. Je m’en suis bien gardée...

_ Et Achala, tu ne l’as pas vu peut-être?

_ J’ai détourné la tête assez vite, je dois dire. Je n’ai pas eu le temps de m’attarder sur des détails de types coaguleux...

_ Tu t’attendais à ça? Sérieusement?

_ Comment ça, “à ça”?

_ À ce jeu, je veux dire, à ça! A la mort, la vraie. J’ai conscience de ce que j’ai accepté, et je sais pourquoi je le fais, mais j’ai l’impression qu’il ne faudrait pas que je prenne beaucoup de recul pour conclure que c’est une folie, ou un cauchemar, je ne sais pas, peut-être les deux et l’on va me réveiller ou me redonner une dose de calmants...

_ Si j’étais toi j’éviterai le recul... tu pourrais tomber dans un trou à pas regarder derrière toi.

_ Je vais lire le....

Caméra 6 - Chambre de Blanche & Achala - 3 minutes

On vit un plan de la chambre sans que quoique ce soit ne bouge. Blanche n’y était pas, et Achala n’y serait plus. Les deux lits étaient ouverts et défaits, couvertures et draps pliés sur le côté. Chambre rangée. On aurait pu rester ainsi longtemps et ne pas savoir quoi en penser. Regarder les habits d’une morte et se dire que les objets ne sont pas matériels pour un sou et que l’on peut bien disparaître, cela ne change en rien leur condition d’objets.

Aucune fenêtre d’ouverte. Les placards fermés. Personne derrière la porte. Personne sous le lit.

Une longue minute. Puis une seconde et longue minute. Une troisième qui allait alors s’écouler quand tout à coup, plusieurs milliers de personnes, le nez rivé sur leur poste de télé, remarquèrent de concert une seule et même chose, et pour ça il aura fallu qu’ils soient bien attentifs : les deux lits étaient ouverts et défaits, couvertures et draps pliés sur le côté. Ils se rappelèrent alors la chambre d’Hélène, un bas de jogging posé sur la couverture de son lit. La couverture oui :

_ Hélène n’a pas de drap!, lança Madeleine.

_ Quoi?, demanda Aldo.

_ La chambre des filles. Là, tu vois bien. Il y a un drap. Dans la chambre d’Hélène. Il y avait une couverture et son jogging posé dessus. Pas de drap sous la couverture.

_ Et alors?, demanda Léa

_ Et alors les chambres sont identiques. Pourquoi elle n’aurait pas de drap?, sortit Betty en plissant les yeux prise sur le moment dans l’investigation.

_ Elle l’a peut-être enlevé?, suggéra Aldo.

_ Non, chuchota Madeleine, je pense plutôt qu’elle l’a utilisé.

_ Pour en faire quoi?, demanda Léa bien que son intérêt naïf redoutait d’entendre ce à quoi elle aussi pensait.

_ Je ne sais pas. Peut-être pour envelopper et cacher les jambes d’Erwan.

Caméra 7 – Chambre de Victor et Jonathan – 3 minutes

La lumière s’éteint précisément à ce moment-là. Victor était parti dans les bois depuis plusieurs minutes et n’en était visiblement pas revenu. Dans le couloir et dans le noir, l’on pu entendre des choses se passer. Des bruits de pas. Des voix, sans que l’on comprenne ce qu’elles disaient.

La lumière revint au bout d’une minute, comme prévu, et quelques secondes plus tard la porte de la chambre s’ouvrit en grand. C’était Adil.

Il constata qu’elle était vide et en référa derrière lui :

_ Il n’y a personne! Il doit être dehors!

_ Que se passe t-il? , demanda quelqu’un dont on ne vit pas le visage mais qui semblait être Prudence.

Adil quitta l’écran mais sa réponse resta parfaitement audible :

_ Ils ont trouvé quelque chose dans le bois.

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