Une Semaine à vie

ÉPISODE 6

 

 

En prison, si l’on doute de la culpabilité d’un criminel, il suffit de l’espionner durant la nuit. S’il dort, c’est qu’il est coupable.

Pas besoin d’être le shérif du coin pour savoir ça. Une bonne culture télé suffit pour maîtriser les grandes lignes de l’esprit criminel basique. Vingt ans de Columbo, quinze ans d’Arabesque, 10 de Rick Hunter et enfin 5 des Experts Miami devraient donner à n’importe qui le droit d’entrée à l’École de police. Si l’on accuse la mère, c’est que c’est le jumeau. Si l’on pense que c’est la veuve qui a fait le coup, alors c’est forcément la fille adoptive en fauteuil roulant. Si le juge a l’air suspect, c’est que c’est le gamin de la pute qu’il baise qui a des trucs à se reprocher. Les choses sont ainsi faites. Il y a des règles partout, même dans le crime. Des sillons suffisamment bien creusés pour que, de la vie, ils mènent à la mort, direct et sans correspondance. Un tramway nommé tu vas crever et chaque passager y a un rôle bien déterminé, malgré ce qu’il peut penser.

Ce soir-là, les six garçons, dont un s’avérait (nous le rappelons pour les nouveaux téléspectateurs) être un tueur en série, allaient devoir garder l’œil ouvert et feindre de dormir sur leurs deux oreilles. À l’affut du moindre bruit, ils avaient le désir et la tâche de démasquer l’assassin se cachant parmi eux afin de remporter le pactole et accessoirement de sauver la vie des filles, pour cela, dusse-t-il rester en vie et éviter d’avoir les foies.

Tous avaient, sur le papier, une bonne raison de participer à l’émission, et celle qui revenait le plus souvent avait bien évidemment à voir avec l’argent, ou plutôt : avec le manque d’argent.

Famille pauvre, famille pauvre, pauvreté et famille pauvre.

N’étaient-ils pas entrés depuis quelques minutes, en cette obscure soirée du vendredi 04 mai, que déjà une fille avait disparu. Sabrina. Celle qui avait les cheveux blonds et des gros seins et qui se présentait sans jamais omettre de souligner qu’elle avait les cheveux blonds et de gros seins, des fois que l’on soit aveugle. Elle manquait à l’appel et l’on venait de découvrir une bouche ensanglantée, gisant par terre, dans les petits cailloux près de la fontaine.

Tout ceci était très étrange, car le jeu n’était censé démarrer que le lendemain. On leur avait bien dit : « Vous allez tout d’abord entrer dans la villa, le monde va alors vous découvrir, vous allez vous présenter les uns aux autres, vous balader dans votre nouvelle maison, découvrir le lieu, souper tous ensemble et aller vous coucher tranquillement. C’est une sorte d’avant-première que nous offrons aux téléspectateurs. Le jeu ne commencera que demain à 10h00 du matin et la première élimination aura lieu dans la foulée, à 16H00 comme tous les autres jours de la semaine. Est-ce que c’est ok pour tout le monde ? Quelqu’un a des questions ? On ne tue personne ce soir, c’est bien compris ? Restez vigilants, attentifs, et n’oubliez pas, à partir de demain 10H00 : vous êtes en danger. »

Manifestement le tueur pensait à autre chose durant les instructions. N’avait-il pas écouté ? N’avait-il pas compris ? Comment savoir… Il s’avérait, en effet, que plusieurs candidats venus d’un peu partout dans le monde, ne pratiquaient pas l’anglais tous les jours et avaient quelques difficultés à se faire comprendre et à s’entendre globalement. Jonathan était français, Ivan ukrainien, Erwan argentin, mais avait grandit aux Etats-Unis, Adil était italo-marocain, Victor était anglais, quant à  Robert il était surtout beaucoup plus vieux que les autres.

Victor fut le premier à s’offusquer que les règles n’aient pas été respectées.

_ Je ne suis pas effrayé par toi sale fils de pute, dit-il en hurlant et en postillonnant sur tous les candidats, filles comprises, plantés devant lui. Mais y’a des règles, et tiens-toi pour dit que si tu commences à faire n’importe quoi, je serai là pour t’expliquer comment ça se passe.

Ses phrases ne voulaient rien dire. Il crachait une sorte d’accent enragé que même les anglophones du groupe avaient du mal à saisir. En face de lui le groupe restait stoïque, attendant qu’il finisse de s’énerver tout seul. Certains fronçaient les sourcils, en supposant très certainement qu’il en faisait peut-être trop pour être lavé de tout soupçon. De toute manière, que ce soit bien clair, à ce stade du jeu, tout aurait pu paraître douteux et personne (nous appuyons bien sur ce fait), n’aurait pu être lavé de tout soupçon. La crise était presque finie.

_ Je te jouis dans l’anus sale enfoiré de mes deux, poursuivit-il,  psychopathe à la con, et si tu as buté Sabrina, va falloir nous montrer le corps, si tu crois qu’on va se contenter d’un bout de silicone, tu te fourres le doigt dans l’urètre !

Madeleine et ses amies étaient partagées : suivre ce qui était entrain de se passer à la télé, ou essayer de comprendre ce qu’Aldo avait voulu dire par : « Je crois que c’est moi qui l’ai sculptée.. » en parlant de la statue qu’elles avaient vue dans les jardins de la villa.

Les cris émis par Victor, impossible à bipper (la diffusion respectant un direct mondial sans aucun différé), attirèrent l’attention des trois jeunes femmes, laissant dès lors le pauvre Aldo, seul dans ses pensées, l’air bouleversé.

Le présentateur dut intervenir pour calmer le jeu et éviter que Victor n’égorge tout le monde, (en eut-il été seulement capable ? Ça…)

 

_ Victor, mon cher, vous vous emportez… calmez-vous donc mon vieux ! Il faut du calme pour rester dans ce jeu, ne vous laissez pas déborder de la sorte où vous allez choquer nos téléspectateurs ! Je comprends que vous soyez en colère, mais vous devez bien tous comprendre, que vous allez faire partie de l’histoire en participant à cette émission. C’est un jeu qui n’en est pas un. C’est bien la mort qui vous attend tous si vous ne faites pas attention. Parmi vous il y a un tueur. Un vrai tueur. Quelqu’un qui a déjà commis les pires horreurs que vous n’ayez jamais vues. C’est peut-être vous Victor, ou vous Erwan, ou Adil, Jonathan… Les règles ont été enfreintes certes, mais à présent, considérez qu’il n’y a plus de règles. Vous êtes seuls, tous autant que vous êtes et si vous ne voulez pas nourrir les rats dans les prochaines heures, apprenez à avoir du sang froid et du discernement.

Le cameraman faisait un gros plan du présentateur, tellement gros qu’on ne voyait plus ses oreilles, mais juste ses yeux exorbités et une veine sur le haut de sa tempe qui battait extrêmement vite. Il commençait à transpirer et un raccord make-up allait s’imposer d’ici peu.

Le présentateur reprit : Je vais vous laisser maintenant. Nous allons rendre l’antenne sur le plateau, mais n’oubliez pas, vous êtes filmés 24/24 heures, par plus d’une centaine de caméras, et les téléspectateurs vous suivent en temps réel ! Sans montage d’aucune sorte.

Mesdames et messieurs, c’est à vous maintenant que je m’adresse. Nous allons, comme je le disais à l’instant, rendre l’antenne. Désormais vous êtes seuls devant votre poste de télévision. Notre régie n’effectuera, à partir de ce soir minuit, plus aucun montage des images que vous verrez sur notre chaîne. En effet, c’est votre émission et c’est à vous de la réaliser ! Nous vous passerons des images de plans fixes des 10 caméras à accès gratuit toutes les 3 minutes dans l’ordre suivant : cuisine, salon, jardin, chambre filles 1, chambre filles 2, chambre filles 3, chambre garçons 1, chambre garçons 2, chambre garçons 3, et enfin salle de bain. Toutes les autres caméras, plus d’une centaine, sont éparpillées un peu partout, à des endroits stratégiques et vous pouvez y avoir accès en temps réel. Pour cela, rien de plus simple, rendez-vous sur notre site Internet et visitez virtuellement les plans de la villa afin de vous construire votre propre observatoire. Vous pouvez ne rien manquer des crimes qui vont s’enchaîner toute cette semaine durant. À partir de ce soir, ils sont seuls, laissés à eux-mêmes. Nous retrouverons ce qui reste d’eux, en direct, dans notre quotidienne, le temps d’une élimination, puis dans 7 jours très précisément pour un face à face qui, nous l’espérons, n’aura jamais lieu. À moins que le tueur ne soit démasqué, tué, ou éliminé, ce sont toutes les filles qui périront, et tous les garçons qui un à un partiront, sans avoir pu rien faire et sans avoir gagné quoique ce soit que la honte de ne pas avoir été de vrais hommes.

La question se posait de nouveau. Madeleine allait-elle oui ou non acheter des points of view pour avoir davantage d’images à se mettre sous les yeux. Le patio, le couloir des chambres, la salle piano, la piscine, le grand hall, la cave, le grenier… autant d’endroits où il était pourtant évident qu’il allait se passer mille choses.

La réaction de Léa et Betty ne se fit pas attendre :

_ Je propose qu’on se cotise, c’est normal dans la mesure où l’on va rester ici pour regarder, lança la première.

_ Toute la semaine ? Vous allez rester toute la semaine ?, demanda Madeleine.

_ Évidemment, répliqua Betty, tu ne crois quand-même pas que l’on va louper ça.

_ Mais, vous n’avez pas du travail ?, s’inquiéta Madeleine.

_ J’ai pris une semaine, répondit Betty.

_ Pareil, répondit Léa.

_ Je n’ai pas de job, lança Aldo que tout le monde avait presque oublié.

 

Après avoir choisi leur camarade de nuitée, les nouveaux habitants de la villa s’enfermèrent à double tour dans leur chambre, en priant pour que la nuit passe vite et que demain ait bel et bien lieu.

Jonathan le frenchy féru de sport de combat s’était collé avec Victor le rosbeef excité.

Ivan le boulanger joaillier et Robert l’ainé de la troupe, s’étaient trouvés quelques affinités.

Adil et Erwan n’avaient pas vraiment eu le choix.

Brenda-Lee et Prudence partageaient un intérêt commun pour les cheveux, et les chevaux.

Enfin, Achala et Blanche s’étaient retrouvées ensemble après qu’Helen ait insisté, étant donné qu’il manquait Sabrina et qu’il fallait bien que quelqu’une se dévoue pour dormir seule.

_ Je suis flic. Déformation professionnelle, avait-elle souligné.

Et tout le monde d’acquiescer très rapidement sans même savoir si cela avait un sens.

 

Adil et Erwan approchaient tous les deux les trente ans. Adil était plutôt grand et élancé, très brun et mat de peau, un peu plus même que Erwan qui affichait clairement ses origines en portant un t-shirt à l’effigie de son joueur de foot préféré : Messi, sur quoi il ne manquait bien évidemment pas de faire cette blague : « Ne vous inquiétez pas, je suis le messie ! », ce qui ne faisait rire personne vu la situation.

Adil vivait au Maroc avec sa mère et ses sœurs. Son père était retourné s’installer à Naples, d’où il était originaire. Il n’avait que 11 ans quand son père prit la décision de se séparer de sa mère. Le week-end sur deux un peu compliqué vu la distance se transforma en un été sur deux, et Adil apprit à parler l’italien, en plus de l’arabe et du français, dont il maîtrisait aussi bien l’écrit que le parler, que le littéraire, que le ghetto, que le tout.

Allongé sur le dos, les deux mains ramenées sous sa nuque, Adil était silencieux.

Erwan la pipelette se passait de la crème hydratante sur les bras, assis sur le bord de son lit et n’arrêtait pas de jacasser, de raconter sa vie, la vie de ses voisins, de ses cousins, et des femmes de ménages de tous ces gens.

Adil ne mouftait pas. Il se contentait de regarder le plafond, tout en lançant brièvement quelques regards à Erwan et tout en opinant du chef pour ne pas vexer ce dernier qui avait vraiment l’air d’être dans un moment de partage.

Comment dormir sans dormir ? se disait-il. Comment être là, sans être là ?

Il avait le sourcil quelque peu contrarié ce qui interloqua Erwan qui s’arrêta net dans son auto-psychanalyse :

_  À quoi tu penses ?, lança le messie.

_ Je me demande lequel de vous a tué Sabrina, mentit Adil.

Erwan s’obscurcit très soudainement, et afficha un petit sourire en coin tout en se grattant le genou de manière presque compulsive :

_ Il va falloir être prudent. On ne peut pas savoir. C’est peut-être le Rusko, ou bien le Belge…il est belge ou il est français ? C’est peut-être moi… Peut-être que j’ai attendu que la caméra parte devant avec le premier groupe, quand nous visitions le jardin. Peut-être que j’ai engagé la conversation à ce moment-là avec Sabrina en lui disant qu’elle était très bien faite de sa personne. Peut-être qu’elle m’a sourit et que j’ai vu tout le potentiel de ses lèvres pulpeuses et surglossées, et peut-être que j’ai eu envie de les découper avec mes dents… alors peut-être que j’ai feint de trébucher juste pour qu’elle me rattrape et que je me suis agrippé à ses cheveux en la traînant par terre et en lui enfonçant mon poing dans la gorge pour qu’elle ferme sa gueule de pute !

Adil regardait fixement Erwan tout en devenant de plus en plus blanc. Erwan quant à lui commençait à trembler et quelques gouttes de bave lui glissaient d’entre les lèvres.

_ Peut-être que je l’ai entraînée vers ce grand arbuste et que je l’ai rouée de coups pour qu’elle arrête de pleurnicher tandis que tout le monde s’extasiait devant les bas reliefs de la fontaine… et peut-être alors que j’ai sorti mon canif, et que je lui ai tranché la gorge avant de lui découper la bouche et que je l’ai laissée là. Ensuite je vous ai rejoint, la bouche dans ma main et je l’ai laissé tomber près de la fontaine avant de plonger tout mon bras dans l’eau pour « goûter la température », tu te souviens quand j’ai dit ça, n’est-ce pas ?

Adil n’arrivait plus à déglutir et Erwan commençait à rire nerveusement.

Adil se leva brusquement et sortit de la chambre en courant en se précipitant vers l’escalier qu’il dévala en quelques secondes pour enfin rejoindre la porte d’entrée et s’enfoncer dans la pénombre du grand jardin. Alertés par le bruit, plusieurs habitants regardèrent par la fenêtre pour essayer de comprendre ce qu’il se passait, d’autres sortirent carrément de leur chambre et restèrent sur leur palier en se regardant intrigués.

Depuis la caméra fixe plantée sur la colonne de l’entrée de la maison, l’on put voir Adil se diriger vers cette espèce de bosquet et disparaître dans les feuilles. L’image resta telle quelle pendant 3 minutes, après quoi l’on passa sur la chambre d’Helen qui ne s’y trouvait plus.

Quand Adil revint, une heure plus tard, tous les habitants de la maison s’étaient rassemblés dans le salon. Durant 3 minutes, on put les voir ensemble, muets, et juste ensemble.

On eut à peine le temps de voir et d’entendre Adil cracher tout essoufflé et tout en cherchant quelqu’un du regard :

_ Erwan, il m’a dit que… Sabrina, le jardin… alors j’ai été voir.

Et d’entendre Brenda-Lee répliquer :

_ Erwan est mort, on vient de le retrouver pendu. Et quelqu’un lui a pris ses jambes.

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