Une Semaine à vie

ÉPISODE 4

 

 

Elles ne lui prêtèrent même pas attention, les yeux toujours rivés sur l’écran de télé.

Il haussa les épaules en estimant avoir accompli son devoir d’invité on ne peut plus galant, et prit la liberté de se servir un peu d’eau afin d’absorber le médicament qu’il venait de faire glisser dans son verre. Une pleine journée de déménagement, et voilà qu’il était lessivé.

Il se rassit parmi elles et les regarda en se demandant à quel moment elles allaient enfin lui adresser la parole. Il pouvait toujours attendre, ça… Devant le premier épisode de cette nouvelle téléréalité, attirer l’attention n’était que trop espérer et la tension qui se dégageait depuis l’écran était suffisamment forte pour qu’un tremblement de terre passe lui aussi inaperçu… alors s’il s’agissait d’un nouveau voisin qui s’invitait pour regarder la télé, autant vous dire d’emblée que c’était peine perdue.

Il fallu attendre la deuxième coupure pub, juste après que l’animateur ait dit : « Nous allons les laisser prendre connaissances des lieux durant une courte page de publicité, en espérant que personne ne se fasse tuer d’ici là, n’oubliez pas que vous pouvez dès à présent acheter des "points of view" qui sont éparpillés un peu partout, dans et à l’extérieur de la villa, afin de ne rien louper des crimes qui s’y passent et de peut-être découvrir QUI est notre tueur en série ! Ne zappez pas !"

Aucune chance que quelqu’un change de chaîne. Revenir à la réalité était déjà,  pour chaque téléspectateur, un gros effort tant physique que mental.

Le monde était perdu, hypnotisé, dans l’attente et sur le qui-vive.

On attendait toujours la faille, l’annonce que tout ceci n’était qu’un canular et même si tout le monde avait envie d’y croire, personne n’avait envie de se voir y croire, tant le projet de cette émission faisait de nous tous des comparses de l’horreur et mettait en péril les chances de réussite de notre Salut pour peu qu’on eut cru en ça aussi.

Léa se leva pour se dégourdir les jambes et allumer une cigarette. Depuis plus d’une heure, elle avait totalement oublié qu’elle était fumeuse mais, à cet instant, l’envie lui revint, dans la précipitation, comme lorsqu’on s’aperçoit que l’on a oublié d’aller chercher son gosse à l’école.

Aldo crut bon de devoir briser la glace bien que les filles n’aient pas montré, hospitalité forcée mise à part, le moindre signe de gentillesse à son égard. Il avait l’impression d’arriver le dernier à un feu de camp où tout le monde avait déjà sympathisé et où sa présence était tolérée juste parce que la plage était encore un lieu public. Il dit :

_ Est-ce que vous comptez acheter des points of view ?, tout en dirigeant son regard vers Madeleine.

_ Je ne sais pas. Je pense. Au moins un ou deux. Ça ne coûte pas grand-chose.

_ Et avez-vous déjà choisi lesquels ?

_ Non. J’attends que l’émission commence, pour l’instant, je n’ai aucune idée du lieu.

L’ambiance commençait à s'alléger, comme si jusqu’à présent elle avait été prise au piège dans un corset trop serré. De ces carcans qui peuvent rendre hystérique ou tout à fait grossier quand ils sont trop étriqués, trop asphyxiants. Madeleine sentit qu’elle se devait de poser deux trois questions à son invité qui, le souligna-t-elle dans sa tête, maîtrisait parfaitement grammaire et syntaxe, peut-être même mieux qu’elle, et ce malgré un certain accent non localisé très marqué.

_ Vous venez juste d’emménager donc ?, lança-t-elle.

_ Oui, tout à fait, je suis arrivé ce matin-même, répondit Aldo avec un sourire qui n’éclaircit pas pour autant son regard sombre.

_ Et d’où venez-vous ?, continua Madeleine.

_ De Bulgarie.

Betty, qui jusqu’à présent n’avait pas vraiment réussi à détourner son attention de la publicité, se joignit à la conversation pensant qu’ils étaient entrain de parler de bijoux :

_ J’adore cette marque aussi !

Personne ne chercha à comprendre et Madeleine reprit :

_ Et vous faites quoi dans la vie?, elle venait de mettre à jour la série de questions classiques que l’on est censé poser à quelqu’un que l’on rencontre à peine.

Aldo était sur le point de répondre quand le jingle pub retentit, annonçant dès lors la reprise de l’émission. Léa jeta la fin de sa cigarette par la fenêtre et regagna sa place près de l’accoudoir du grand sofa jaune. Betty n’eut qu’à tourner sa tête d’un quart vers le poste pour se retrouver dans l’exacte position qu’elle avait avant les pubs, et Madeleine se contenta d’ajuster son pantalon tout en se reculant d’avantage et en ramenant ses deux genoux contre sa poitrine, entourée de ses deux amies, fin prêtes. Aldo sentit, très finement, que les bavardages devaient cesser et que sa vie n’intéressait finalement pas grand monde. Installé dans cette sorte de fauteuil club, il se décala légèrement tout en croisant les jambes, bras droit posé sur l’accoudoir en soupesant son menton d’un poing fermement crispé. La télé était légèrement de biais et il aurait bien préféré se trouver dans son axe direct, parfaitement en face d’elle, cependant à aucun moment il ne s’imagina demander aux donzelles de lui faire une petite place sur le grand sofa jaune. La perspective était quelque peu déformée, soit, mais rien n’obturait l’écran et le son était parfait.

Les douze candidats se déplaçaient en meute (sans pour autant se coller les uns aux autres), arpentant cette demeure qui leur servirait probablement de cimetière d’ici peu, se demandant dans quelle pièce ils allaient éventuellement mourir, de la même façon que l’on fait des paris avec soi-même pour déterminer quel cancer nous fera rendre l’âme, nous autres devant notre télé.

Il y avait tout d’abord ce long couloir ondulant qui ne desservait aucune pièce et qui intriguait par sa forme serpentine. Très haut de plafond, ses murs étaient recouverts de vieux tableaux aux châssis incurvés afin que ceux-ci puissent être fixés contre les parois. Une galerie très étrange parsemée d’images de  paysages montagneux et de pics enneigés qui faisait froid dans le dos, un vrai courant d’air, reliant simplement le salon à une petite penderie faiblement éclairée où deux portants se faisaient face. Arrivés dans ce cul de sac, les participants n’eurent rapidement d’autre choix que de rebrousser chemin pour retourner vers le salon.

C’est à ce moment-là précis, qu’Aldo eut comme un frisson. Un flash. Une impression. Comme s’il connaissait l’épisode. Et des images, floues presque imperceptibles lui vinrent comme échappées d’un rêve. Les montagnes peintes sur les tableaux. Il y avait quelque chose autour de ces montagnes. Elles n’étaient pas là pour faire joli, non, elles cachaient un grand secret et il savait la chose vitale. Cela n’avait rien d’un jeu, maintenant il en était persuadé. Il voulu partager son impression avec les filles, mais n’osa pas ouvrir la bouche de peur de se faire envoyer paitre. À la télé, la visite continuait. Les nouveaux habitants pénétrèrent dans la salle à manger qui à l’image de certains petits salons du Second Empire était à l’intérieur d’une grande bibliothèque de bois brun. Parcourant les murs de long en large, des centaines, des milliers de livres, peut-être même des grimoires à en juger par l’état des tranches qui, bien rangées, ne laissaient entrevoir que les racines de quelques reliures dorées. Au centre, une grande table en béton lissé et ses douze fauteuils, également en béton, indéplaçables, et dont l’esthétique sculptée se référait directement au style Napoléon III, peintes en noir. La particularité de cette pièce, et peu furent ceux qui le remarquèrent d’emblée, fut qu’il n’y eut aucune fenêtre et qu’on y trouva d’ailleurs aucune aération non plus. Aldo eut comme une bouffée de chaleur. Sur le moment, il eut peur de paraître nerveux et, de fait, peut-être curieux ou anormal. Il se racla la gorge très discrètement, respira un bon coup en essayant de ne pas attirer l’attention (et l’on sait à quel point c’était, de toute manière, purement impossible), et essaya de se concentrer sur l’émission quand tout d’un coup, alors que Blanche faisait remarquer à l’assemblée et à très juste titre qu’il faudrait faire attention à ne pas rester enfermé dans cette pièce, il eut un autre frisson, bien plus puissant cette fois. Il se souvint d’avoir déjà éprouvé cette sensation d’être comme parcouru par un fluide tantôt brûlant, tantôt glacé. Il vit un tramway se diriger droit sur lui. Il sentit presque les roues aiguisées lui déchirer le torse et lui passer sur le visage, et tout autour de lui : de la neige et des pavés. De la neige et des pavés. Des hommes en manteaux longs. Quelque chose qui avait à voir avec l’obscurité, avec la terre gelée. Il ne comprit pas ce qui se passait et s’épongea le front avec le revers de sa main tout en jetant un regard en coin aux trois filles qui, près de lui, ne bronchaient pas. Le temps qu’il se ressaisisse, et voici que tous les candidats étaient entrain de se diriger vers les chambres, et Aldo encore une fois se senti mal. Quand Prudence émit quelques doutes concernant la visite du grenier, et qu’Adil lui expliqua que si elle devait se cacher, il eut mieux fallu pour elle qu’elle connaisse tous les recoins de la maison, Aldo se mit alors à trembler : en effet, ce fut plus qu’un sentiment qui chamboula toute son âme cette fois-ci, ce fut un souvenir. L’escalier. Il connaissait cet escalier et eut à peine le temps de se dire à voix basse que l’avant dernière marche grinçait sauvagement, que Brenda-Lee fit craquer le cèdre, si fort que tout le monde stoppa net son ascension.

_Faites attention, dit-elle, cette marche pourrait céder, en indiquant celle-là même qui venait de grincer, l’avant dernière marche de l’escalier.

Aldo se leva d’un bond. Trois têtes se tournèrent vers lui, mais il ne les vit pas. Il regardait droit devant lui tout en plissant légèrement les yeux, la tête de quelqu’un qui force la mémoire. Se sentant alors observé, il regarda Léa, puis Madeleine, puis Betty, et tenta de sourire tout en expliquant qu’il avait bu trop d’eau jusqu’à ce qu’on lui indique les toilettes de peur qu’il en dise davantage.

Dans la salle de bain, il ne passa pas à la cuvette. Il resta appuyé contre le lavabo sans avoir la force de se regarder dans le miroir. Il respirait fort, et régulièrement, comme pour se remettre d’aplomb. Du salon, un cri retentit.

Il se retourna violemment et en trois enjambées regagna ladite pièce.

_ Sabrina. C’est Sabrina. Je vous l’avais dit. Elle vient de se faire… Oh mon Dieu c’est trop dégueu, lança Madeleine tandis que Léa prit le relai.

_ Ils étaient entrain de visiter le jardin. La caméra était assez loin et ils s’étaient un peu éparpillés. Je ne sais même plus qui était avec qui. Et alors là, il y a une fille qui a hurlé et la caméra s’est mise à courir, et … Et Léa n’eut pas le souffle pour continuer sa phrase que Betty enchaîna tout de suite.

_ Et là, dans les cailloux près de la petite fontaine, ils ont trouvé une bouche qui saignait encore, toute fraîchement découpée, deux lèvres accrochées l’une à l’autre… dans les cailloux.

_ Est-ce que c’est la bouche de Sabrina ?, lança Aldo.

_ On ne sait pas, repris Madeleine, mais elle a comme disparu depuis. Personne ne la trouve.

_ Et la bouche ? Elle avait l’air… je veux dire, est-ce qu’elle avait l’air…

_ Elle avait l’air plus que vrai, répondit Madeleine. On pouvait voir les gerçures et le rouge à lèvres reluisant noyé dans le sang. Un sang presque marron et gluant. Une vraie bouche. Par terre.

Aldo était stoïque. Les filles étaient effrayées. Elles le regardaient à présent comme quelqu’un qui pourrait les protéger. Un homme qui, espérons-le, ne découpait pas les bouches. Elles le regardaient comme si c’était à lui de faire quelque chose, de prendre le contrôle de la situation.

Aldo se rassit très doucement, tout en fixant l’écran. Il demanda :

_ Dans le jardin, est-ce qu’il y avait une statue ?

Les filles semblèrent interloquées. Aucune d’elles ne comprenait pourquoi il posait cette question.

_ Oui, en effet, il y avait une statue…

_ Est-ce qu’il s’agissait d’une femme avec un grand manteau ?

_ Euh, honnêtement, je n’en ai aucune idée…

Aucune fille ne put répondre. Il y avait bien une statue, oui, mais représentait-elle une femme en manteau ou une pouliche qui mettait bas, ça personne ne put le dire.

Léa ne put s’empêcher de demander :

_ Pourquoi est-ce que tu demandes s’il y avait une statue ? Tu as vu un truc sur Internet concernant une statue ?

_ Non, non. Juste. Je crois. Enfin. C’est possible que…

Madeleine insista :

_ Tu crois que quoi ?

Aldo la regarda droit dans les yeux et dit :

_ Je crois que c’est moi qui l’ai sculptée…

lire l'épisode précédant

lire l'épisode suivant