Une Semaine à vie

ÉPISODE 3

Que dit-on déjà ? « La première impression n’est pas toujours la meilleure ? », ou est-ce, « la première impression est toujours la meilleure ? »

Qui a encore le temps d’apprendre à connaître une personne ? De fond en comble. Les travers, les détails, toutes les annexes des défauts même secondaires et pourtant tellement primordiaux dans la connaissance véritable de quelqu’un ? Les filiales des préférences et des secrets, succursales des points de vue et des déviances, toutes les dépendances des ambitions, rêves sincères et autres données caractéristiques et représentatives d’une créature ?

Pas grand monde. Pas le temps. Autre chose à faire. Du pain sur la planche. Trop de gens. D’où l’importance de la présentation. Savoir se présenter. Vite et bien. Tout un art.

Mettre à jour son profil. Se faire chaise de Joseph Kosuth : me voici, voilà la photo que j’ai choisi et qui sera mon icône jusqu’à nouvel ordre, et voici un texte court qui me définit jusqu’à ce que j’en écrive un second, puis un troisième, et ce, jusqu’à ce que la mort me sépare de mon envie d’en dire long sur moi. En gros. Un acte purement conceptuel à un degré distinct de ma propre réalité en tant qu’individu. Le produit de sa pub.

Un entretien d’embauche : ma présence physique, un document signé qui atteste par écrit de mes motivations, un document organisé qui récapitule ce qu’a été mon passé, une petite photo en haut à droite que je choisis comme représentative de mon sérieux professionnel, et des lettres de recommandation, le plus possible, de ce que mes anciens employeurs ont pu « voir » de moi, de ce qu’ils ont « compris » de moi, de ce qu’ils veulent bien « dire » de moi. C'est-à-dire à peu près la même chose que ce qui est inscrit dans ma lettre de motivation, la même chose que ce qui est inscrit sur mon C.V, la même chose que je m’apprête à dire de vive voix, si possible sans bafouiller, la même chose que j’essaye de transmettre à travers cette petite photo et ce regard franc, ce sourire responsable, cette chemise blanche ouverte d’un bouton, soigneuse mais sachant être flexible. Se résumer. Regarder la caméra et étaler des évidences tautologiques : « Bonjour, je m’appelle Sabrina, j’ai les cheveux blonds et des gros seins. », au cas où elles auraient échappées à quelqu’un et parce que l’on veut faire savoir à quel point ces "précisions" descriptives sont considérées comme essentielles et dominantes sur le reste des points qui suivront (si reste il y a).

En télé, le format est très important et il est quasiment devenu universel :

Un plan tout d’abord un peu large. Une silhouette qui arrive en marchant tranquillement face caméra, elle est un peu floutée mais devient nette quand elle parvient à une certaine distance. Un visage confiant, si possible souriant ou mystérieux. Par-dessus ces quelques captations en mouvement, une petite musique (Norah Jones très souvent) et une voix off qui va commenter ou introduire ce qui sera bientôt repris tel quel d’ici quelques secondes : « Brenda-Lee vient d’Oklahoma City, elle est styliste pour chevaux et adore les bracelets de cheville dont elle fait collection. »

Cut. Gros plan sur Brenda-Lee qui laisse apparaître très clairement un piercing à la narine ainsi qu’un strass sur la canine droite. Plusieurs inscriptions se superposent à l’image, dont les informations suivantes : Brenda-Lee – 24 ans – Oklahoma City, Oklahoma, US  et c’est alors quasiment en même temps que le sujet prend enfin la parole : « Moi c’est Brenda-Lee, j’ai 24 ans et je viens d’Oklahoma City où j’exerce la profession de styliste pour chevaux, c’est passionnant et j’adore mon métier. Je vis avec ma mère et mon petit frère de trois ans, je les adore et c’est pour eux que j’ai envie de me battre. » Fondu blanc sur blanc et l’on découvre un petit reportage sur la vie de Brenda-Lee, où elle apparaît entourée de ses proches dans une cuisine un peu miteuse, puis dans un champ entrain de prendre les mesures d’un cul de canasson et finalement avec une quidam de copine en compagnie de laquelle elle s’extasie devant sa propre collection de bracelets de cheville, une cinquantaine. Présentation classique. Les grandes lignes qui définissent Brenda-Lee sont posées, et rien qu’en lisant son prénom on a dorénavant pratiquement tous la même image en tête à un kilo près.

Il existe bien d’autres formes de présentation, plus dynamiques et plus modernes, où l’on sent que les monteurs de l’émission ont vraiment fait de grandes études : un garçon, âgé probablement d’une vingtaine d’années, est placé sur un fond blanc, habillé d’un bas de jogging gris anthracite et d’un T-shirt rouge dont la marque à virgule est reconnaissable mais floutée. Stoïque, il sourit face caméra jusqu’à ce qu’un tube de Whetus s’enclenche en plein refrain et le voilà qui part dans une série de coups de pied et arabesques rafales de poings jetés dans tous les sens, censés rappeler très certainement quelques mouvements de karaté, il fait des sauts, tente, tant bien que mal, de tourner sur lui-même alors qu’il ne touche vraisemblablement plus le sol et ARRÊT SUR IMAGE en plein vol. L’image est alors travaillée, détourée façon Drôle de Dames, le blanc du cyclo est devenu tantôt rose fluo, tantôt vert pomme, comme une explosion dans une bande dessinée. Une photo type d’identité du jeune homme est placardée avec bruitage en haut à gauche de l’écran, il est souriant, sur fond blanc. En dessous du petit cliché, sur une illustration sonore d’inscription informatique proche de ce que l’on peut voir dans n’importe quel film de guerre quand intervient un écran de contrôle, on peut à présent lire son prénom (car évidemment, jamais personne n’a de nom, la télé ça doit rester confidentiel) dans une typo majuscule style faux graffiti : JONATHAN, puis son âge : 29 ans, puis sa provenance : Cabestany, France, EU. Sur le côté droit, un peu plus bas, là où il reste de la place, on organise une sorte de Powerpoint en transparence et l’on étale plusieurs bullet-points pour énoncer tout le spécifique de Jonathan à savoir :

  • A pour totem le Grand Baobab de Pierrelatte

  • Aime les crêpes pistache/chantilly

  • Pratique le Krav-Maga depuis ses 19 ans

  • Déteste le décaféiné et l’injustice

  • Est déjà sorti avec une fille qui avait un moignon au niveau du coude

Et que retient-on de cette présentation ? Que les français sont de vrais pervers. Tout se tient. Car c’est cela même : il ne faut pas être trop exubérant lors d’une présentation, ce serait se fatiguer pour rien. Car à un moment, quoiqu’il arrive, une vérité va venir rationnaliser tout ce que l’on a pu dire ou voir avant. Quelque chose qui va prendre le dessus, normaliser la personne, et en faire un cliché facilement étiquetable.

Comme Helen. Un beau brin de fille comme dirait mamie, athlétique, comme dirait papi, un côté germanique dans la carrure même, comme dirait tante Suzanne. Helen est en effet Allemande. Elle a 19 ans et habite à Düsseldorf depuis qu’elle est enfant. Championne de volley-ball et de badminton elle a quitté l’école à 15 ans lorsqu’elle fut admise en maison de correction avant de prendre conscience du mal qu’elle avait bien pu faire autour d’elle et de rentrer dans la police pour se dévouer corps et âme à combattre toute forme de banditisme. L’année dernière elle a appris que son grand frère, de 15 ans son ainé, était en réalité son père, et que la femme qu’elle prenait pour sa mère, était de fait sa grand-mère, et que son père qui dès lors aurait très bien pu être son grand-père était en réalité son oncle enfin son grand oncle, lui-même frère de sa grand-mère avec qui elle avait eu son frère, enfin plutôt son père. Bien. Le micro reportage se termine, et tandis que tout le monde essaye de comprendre l’arbre généalogique foireux de cette pauvre fille qui aurait pu finir avec une trisomie, on enchaîne sur le portrait d’un nouveau candidat. Qu’a-t-on retenu d’Helen ? Hein qui ? Helen ? Ah oui, la NAZIE ! Grande gigue allemande bien charpentée, matos premium de gestapo : c’est toujours rassurant de savoir de qui l’on parle.

Enfin, comme autre grand type de présentation, il y a le plateau, "the stage". En direct le plus souvent (et l’on espère ainsi une petite chute sur sol lustré), de la trompette électro, des lasers dans tous les sens, un public en folie, des murs fuchsia qui donnent l’impression de clignoter, de la grosse enseigne néon qui reprend le titre de l’émission, des écrans géants de part et d’autre de la scène, et le surplus de maquillage qui passera pour une pure banalité. En smoking le présentateur nous met mal à l’aise tellement il est heureux d’être présent. On a envie de lui rappeler qu’il a été engagé car il n’avait ni besoin de lunettes pour lire un prompteur, ni besoin de cours d’orthophoniste pour prononcer la phrase la plus importante de sa vie : « C’est tout de suite et en images ! », ce qui tombe plutôt bien pour un programme télé, quand bien même il va y avoir du sang.

"Je vous rappelle le principe de l’émission : 12 candidats, un tueur en série, le but du jeu : RESTER EN VIE. Et c’est maintenant un garçon qui va venir me rejoindre. Un grand gaillard qui pourrait tout à fait être notre tueur en série. L’est-il ? Est-il un protecteur ? Va-t-il se battre jusqu’à la mort pour protéger les filles et pour tenter de gagner le pactole ? Je pense savoir ce qu’il nous répondra à ce sujet. Il me rejoint dès maintenant sur le plateau, mesdames et messieurs je vous demande d’accueillir bien fort : Ivan ! Et le voici ! (Et tandis que le jeune homme descend un escalier interminable on entend la foule frapper sans ses mains, le jingle de l’émission à fond les ballons et le présentateur qui attend son manger en souriant nerveusement). Bonjour Ivan, ravi de vous accueillir sur ce plateau, est-ce que vous voulez bien vous présenter à nos téléspectateurs qui sont impatients de faire votre connaissance ! 

_ Bonjour à tous. Je m’appelle Ivan, j’ai 26 ans, je viens d’Ukraine, d’une petite ville qui s’appelle Vorojba dans le Nord. Je suis artisan boulanger. J’ai une femme et deux enfants, que j’embrasse bien fort. Et voilà. Je ne sais pas trop quoi dire d’autre…

_ Vous avez des passions, des hobbies dans la vie ?

_ Euh oui, je fabrique des bijoux pour ma femme. Mon grand-père m’a appris très tôt à tailler le bois, puis la pierre, une tradition familiale. Et je commence d’ailleurs l’instruction de mon propre fils.

_ J’imagine que vous allez nous dire que vous n’êtes pas notre tueur en série, alors dites-nous plutôt ce qui vous a poussé à participer à cette nouvelle, incroyable et inédite télé-réalité ?

_ Et bien. C’est l’argent. J’aime ma famille et je veux lui offrir des choses. Quand on m’a approché pour cette émission, j’ai tout d’abord pensé que c’était pour les fous ou que c’était une blague. Et puis, je me suis vu devant la télé, avec les gosses, entrain de regarder plusieurs bons gars se faire un criminel et le mettre à sac en toute légalité. J’ai vu tout cet argent qu’ils allaient gagner très facilement. Et je me suis dit que j’allais regretter que ce ne soit pas moi, là, à leur place.

_ Vous n’avez pas peur Ivan ?

_ Peur de quoi ? D’un malade qui s’en prend à des femmes ? Je viens de Russie. Je n’ai peur de rien, si ce n’est de manquer de gnôle pendant l’hiver, si vous voyez ce que je veux dire. À cinq contre un, je voudrais bien qu’on me dise comment il compte s’y prendre ce tordu !

(Hurlements de la foule en délire qui tape du pied, s’arrache les cheveux, tombe dans les vapes et se retient de vomir, tandis que le candidat va s’asseoir tranquillement sur un siège un peu plus loin derrière le présentateur qui accueille maintenant un nouveau participant.)

Ou plutôt une nouvelle participante.

De celles qui descendent d’une limo directement devant la villa et qui entrent par la grand- porte tout en écarquillant les yeux, petite valise à la main, hauts talons, décolleté avantageux et l’on se souvient tous de l’air ébahi de Loana.

Ce mode de présentation est sans doute le moins procédurier. En duplex avec un plateau télé ou un studio dans lequel on feint de nous faire croire que c’est la grosse fête, la candidate déambule à travers le jardin, suivant très certainement quelque chemin balisé pour finalement arriver devant la porte de la demeure et y pénétrer sans vraiment comprendre que le jeu à bel et bien déjà commencé. Pour le moment, l’on ne sait rien d’elle. Elle est grande. Elle est bien faite de sa personne, des cheveux très longs raides et très noirs qui lui tombent sur les hauts des fesses. Elle est vêtue d’une mini jupe rouge, peut-être orange mais très foncé alors, et d’un petit débardeur blanc à fines bretelles, et même si le blanc n’est pas conseillé quand on passe à la télé, la prod’ s’en fout car la jeune fille ne porte pas de soutien-gorge et c’est bien plus important. Elle se déplace tant bien que mal en mules de cuir noir, sortes de sabots compensés et affiche (plus que "laisse deviner") un corps bronzé, ferme, satiné.

Elle apparaît dans le hall d’entrée, et laisse échapper un petit cri vif et essoufflé lorsqu’elle découvre la grandeur des lieux. Elle regarde de tous les côtés, et cherche après quelqu’un, qu’on vienne l’accueillir, qu’on lui dise où déposer son bagage qu’elle tient encore fermement d’une main très crispée et qu’elle ne peut se résoudre à poser dans un coin, pas certaine d’avoir le "droit". Elle continue d’avancer et c’est alors que le présentateur prend le relai et se met à lui parler. Elle ne le voit pas, elle n’entend que sa voix, une voix amicale, joviale, suivie de plusieurs applaudissements et hurlements. Elle sursaute, s’arrête et regarde en l’air, cherchant un haut parleur suspendu :

« Bonjour bonjour ! Bienvenue à la Villa ! Continuez tout droit, vous allez bientôt trouver le salon et pouvoir vous installer, pas de panique vous êtes la première !

_ Ah d’accord. »

Et la voilà qui trotte haut perchée jusqu’au living room (que nous n’hésiterons pas à vous décrire en temps voulu). Elle ralentit le pas. Attend qu’on lui redise qu’elle peut s’asseoir.

« Asseyez-vous, asseyez-vous, lui dit la voix. Et elle s’exécute.

_ Oui d’accord, elle répond, voilà j’y suis. »

Aucun effet vidéo si ce n’est que l’écran est à présent comme coupé en deux, dans l’horizontal (référence à Amicalement Votre), le présentateur en haut, celui qui mène la danse, la candidate en bas, et s’en suit une rapide discussion qui va nous apprendre qu’en plus d’être très timide, Blanche est à mi-temps auxiliaire de vie pour séniors, et qu’elle commence sa troisième année de médecine alors que physiquement tout laissait croire qu’elle était plutôt gogo. Pas de reportage sur la vie en blouse blanche de Blanche et le présentateur de nous apprendre que « l’on reviendra sur Blanche un peu plus tard », et à ce moment précis, plusieurs millions d’hommes à travers le monde, tout à fait disposés à « revenir sur Blanche un peu plus tard ». C’est ce qu’on appelle, « la présentation technique », comprendre ainsi que même si rien n’a été dit, on s’en contrecarre, tout ce que l’on veut, c’est admirer la machine et s’entendre dire qu’on la reverra très bientôt.

Les présentations sont presque terminées. S’en suivent alors celles d’Erwan, Adil, Vigor et Robert ainsi que celles de Prudence et Achala (l’on accepte les minorités mais l’on ne s’attarde pas non plus dessus).

 

Madeleine se redressa. Entourée de ses amies Betty et Léa, voilà plus d’une heure et demie qu’aucune d’entre elles n’avaient ouvert la bouche, même pas pour reprendre une petite gorgée de la délicieuse limonade que Léa leur avait préparée. Il y avait eu peut-être trois ou quatre pauses publicité durant lesquelles les filles étaient restées muettes, comme paralysées devant le poste de télévision. Et cela n’avait rien d’étonnant. L’on aurait pu s’attendre à un vrai concert de commentaires se montant les uns sur les autres, comme en pleine mêlée de rugby. Mais non. Les gens s’étaient tus. Ils étaient restés silencieux, cherchant sans doute l’indice qui allait enfin leur prouver que tout ceci n’était qu’un vaste cirque.

Les trois jeunes filles seraient probablement restées dans la même position, bouche ouverte et sans se rendre compte qu’elles commençaient toutes à avoir des fourmis dans les jambes, si la sonnette de l’appartement n’avait pas retenti. Une fois. Puis deux. Ce qui mit fin à la rêverie dépitée de Madeleine qui crut presque être bloquée, se demandant si Léa n’avait pas "arrangé" la limonade. Elle se leva et se dirigea vers la porte, en ayant l’impression d’être partiellement droguée, un peu stone, en tout cas totalement abrutie. La tête lui tournait, ses jambes tiraient, elle se sentait presque nauséeuse et eut même du mal, durant quelques secondes, à se souvenir ce qu’elle faisait chez elle à ce moment-là.

Elle ouvrit la porte sans même se demander qui pouvait bien sonner à 22h passées.

Et la porte s’ouvrit sur le visage d’un homme qui lui était inconnu.

De taille moyenne, des cheveux courts et bien bruns, des yeux noirs, et la peau très matte, l’homme retint un regard sombre et contrarié et déclencha un sourire plus ou moins travaillé tout en commençant à expliquer :

« Bonjour, je suis Aldo. Je suis votre nouveau voisin, là juste en face, je viens d’emménager il y a environ 2 heures. »

Et Madeleine pensa : « d’où peut bien venir cet accent ? », sans pour autant lui poser la question. Elle lui retourna son bonjour, tout en ayant l’air de dire : « tu ne viens pas que pour me dire bonjour, non ? Alors que veux-tu ? », mais sans le lui demander.

Aldo poursuivit, habitué à devoir se justifier en permanence.

« Oui, voilà, je ne veux surtout pas vous déranger, mais voilà, j’imagine que comme tout le monde aujourd’hui, vous regardez le J-1 d’Une Semaine à Vie, et je pose tout juste mes affaires, je n’ai aucune connexion Internet, ni de télévision… »

Madeleine sentit l’affaire venir et n’eut pas beaucoup de temps pour savoir ce qu’elle devait répondre. Faire entrer un inconnu, tout nouveau voisin qu’il fut, était bien évidemment hors de question, cependant, à cet instant précis, elle comprenait trop le désarroi de n’avoir aucune possibilité de regarder l’émission pour laisser cet homme dans l’obscurité de son couloir. Dans le doute, elle demanda quand-même :

« Et vous n’avez même pas un téléphone ? », tout en sachant que si tel était le cas, il n’aurait probablement pas sonné…

Les présentations se faisaient à la va-vite. Personne ne les avait introduit l’un à l’autre. Elle ne l’avait jamais croisé auparavant. Il fallait qu’elle se contente d’un : « Je suis le voisin, je suis étranger, j’ai le sourcil épais, et je voudrais regarder l’avant-première d’une real-tv à serial killer. » Dit comme ça, c’est certain que… Et puis Madeleine se rappela très justement que deux de ses amies étaient là. La publicité allait se terminer et l’émission allait reprendre d’une seconde à l’autre. Elle ne voulait rien louper. Mise sur le fait accompli et dans l’impossibilité d’être méchante par apriori, même si cela lui avait parfois causé du tord, elle dut se résoudre, presque malgré elle, à laisser entrer l’inconnu qui la remercia plusieurs fois avant de s’asseoir sur un fauteuil inoccupé.

 

Sous un certain angle, dans le reflet du poste de télévision, l’on pouvait voir les trois filles, collées les unes aux autres sur le canapé jaune de Madeleine. Leurs trois paires de genoux encerclées de leurs bras respectifs, en chaussettes, fixant tour à tour l’écran et le jeune inconnu. Léa eut bien envie de lancer la discussion et d’en savoir un peu plus sur lui, mais elle fut prise par la flemme de parler et préféra se concentrer sur l’émission.

Sabrina, Brenda-Lee, Helen, Blanche, Prudence et Achala. Toutes en péril.

Jonathan, Ivan, Erwan, Adil, Vigor et Robert.

Parmi ces hommes, un être capable des pires horreurs. Un individu qui aime la chair écorchée et qui se délecte de trancher des gorges.

Parmi ces femmes, plusieurs victimes dont la première allait trépasser d’ici quelques minutes et alors que tout le monde pensait que l’émission n’était pas encore réellement lancée.

Les présentations étaient faites, et l’on pouvait passer aux choses sérieuses.

Dans le salon de la villa, les douze jeunes gens s’étaient à présent réunis. Tous connaissaient et la règle et l’enjeu de cette belle infamie et personne n’osait encore se parler.

Les hommes s’observaient et les filles observaient les hommes.

Tous étaient assis et quand Erwan se leva soudain pour se présenter et aller serrer la main des filles, en pure galanterie, tous sans exception sursautèrent, y compris les plus robustes et les plus sombres comme Ivan ou bien Vigor dont les cicatrices parsemant le visage ressemblaient à des bouches cousues qui auraient voulu craquer leurs fils pour hurler toutes en chœur.

 

Sous un certain angle, dans l’écran de télévision, l’on aurait pu voir Betty se gratter frénétiquement le cuir chevelu tant elle était tendue.

L’on aurait pu voir Léa tenter de terminer son verre alors que celui-ci était vide depuis déjà plus d’une heure.

L’on aurait pu voir Aldo, fouiller discrètement dans sa poche, jusqu’à ce qu’il donne l’impression d’avoir saisi quelque chose qu’il ne jugea pas nécessaire de sortir à l’air libre, mais qu’il garda dans le creux de sa main.

Et Madeleine se demanda alors de quelle façon le tueur allait bien pouvoir se présenter. Quelle stratégie allait-il adopter ? Allait-il donner de vrais détails concernant sa vie ? Allait-il tout inventer ? Comment avait-il l’habitude de parler aux gens ? Se contenterait-il seulement de les découper ? Qui allait mourir en premier ?

Et c’est alors qu’elle pensa à un autre mode de présentation. Un de ceux que l’on peut oublier tout vivant que l’on est. Un mode absurde puisque final, et dans son esprit, un discours improbable se construisit malgré elle :

Nous sommes ici pour honorer la mémoire de Sabrina. Beaucoup de gens ne voyaient en elle qu’une bimbo à gros seins, une pouf qui bouffait de la branlette espagnole tous les matins et qui ne vivait que dans l’espoir de se payer une nouvelle bouche. Mais. Laissez-moi vous parler de Sabrina. De cette femme incroyable qu’elle était en réalité à l’intérieur. Oui. À l’intérieur : un côlon magnifique, d’une propreté resplendissante, et lorsque je l’ai récuré à la fourchette, j’ai découvert une fibre fine et légère, rose et douce comme le bout d’un gland ou le dos d’une télécommande. Une femme fantastique, des poumons que j’aurais bien voulu pouvoir utiliser comme éponges sous la douche, un estomac de bovinette, consolidé par une flore intestinale onctueuse et particulièrement parfumée. Il faut avoir éventré une personne avec les ongles pour la connaître telle que je vous la décris. Et son âge a bien peu d’importance, et sa ville natale ne nous indique plus rien, quant à sa profession, sa profession n’a rien d’intime et vous vous trompez si vous pensez apprendre à connaître quelqu’un en lui posant toutes ces questions.

Madeleine repris son souffle comme si elle était restée dans le fond de la piscine quelques secondes de trop.

Elle regarda l’écran et la sensation que cette petite blonde pulpeuse n’allait pas rester en vie très longtemps. Mais sans savoir pourquoi. Elle dit :

« C’est Sabrina. Sabrina. Il va la tuer ce soir… »

 

Sous un certain angle, dans le reflet de la télévision, on aurait pu voir Madeleine qui se rongeait les ongles.

Sous un certain angle, dans le reflet de la télévision, on aurait pu voir Léa et Betty qui se tenaient le ventre tout en se balançant très légèrement, en avant puis en arrière.

Sous un certain angle, dans le reflet de la télévision, on aurait pu voir Aldo, se lever tandis que les filles avaient les yeux rivés sur la télé, prendre un verre et y laisser couler une fine poudre blanche avant de revenir vers la table basse près de ses hôtes en leur demandant si elles avaient soif…

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