Une Semaine à vie

ÉPISODE 2

 

 

Je suis incapable de dire si je suis né tueur en série ou si je le suis devenu par la force des choses, mon mépris pour les être humains grandissant de jour en jour. J’ai beaucoup lu sur les tueurs en série, et pas que ça ne m’ait jamais fasciné, je voulais plutôt comprendre ce qui se passait dans ma tête, si je présentais quelques similitudes avec un autre individu, des pulsions sœurs, des anecdotes communes et révélatrices d’un état assassin et sanguinaire.

Je me suis longtemps pensé comme un artiste ou un écrivain qui se lève le matin et qui a ce besoin d’écrire ou de peindre, cette sensation qu’il ne pourrait pas faire sans et que toute sa vie se résume à ça, le reste n’étant que du temps vulgaire que l’on gâche avec les gens, dans une file d’attente, sur une plage ou à l’église. Je me réveillais chaque matin, avec la faim de tuer, comme de manger la vie, de l’extraire de quelqu’un et de la rendre mienne juste en la sentant à ma portée. Poignarder un torse, c’était comme commencer le travail. Eviscérer un abdomen c’était comme chercher la bonne couleur, la bonne forme, malaxer la matière des mots et des idées. Tout ça était comme un travail. Quelque chose de minutieux, et pour lequel il me fallait beaucoup de concentration. J’étais dans l’exigence d’un ouvrage bien fait, et c’est sans doute cette prétention  qui m’a poussé, au fil des ans, à vouloir faire toujours mieux. À répéter mes crimes, à les affiner, à les rendre de plus en plus merveilleux, perfectionnés, dignes et puissants.

Il paraît que beaucoup de serial killers ont une approche du crime très voisine, périodique et respectant comme une sorte de parcours progressif. Petit, l’individu s’en prend tout à d’abord à des insectes qu’il broie avec une pierre et dont il fait une purée avec laquelle il tartine son pain. Puis vers l’âge de 8 ans vient la phase volatile où, tout d’un coup, tout ce qui a des plumes éveille son intérêt. Il s’arme de cailloux jusqu’à ce que ses poches en débordent et lapide tout ce qui vocalise ou bien caquette à proximité et toujours d’assez près pour pouvoir admirer l’oiseau exploser sous son nez, comme un feu d’artifice dont il serait le commanditaire, le spectateur, et l’artisan. Sa première dizaine approchant, le voilà qu’il veut voir plus de sang, plus de tissus cartilagineux, un petit bout d’intestin au moins, oui. Il piège alors des rats et autres rongeurs et gagne un point d’avance sur ses futurs cours de biologie où la dissection ne sera qu’une pure formalité.

C’est généralement à cette période qu’il peut (ou non) choisir de commencer à collectionner ou à ritualiser ses actes. Comme s’il prenait alors conscience de la particularité de chacune de ses opérations, de cette chance qu’il a de pouvoir s’exprimer à travers ces petits corps poilus qui ont autant de valeur à ses yeux qu’un tas de glaise. Et c’est comme une sorte de fierté qui se développe maintenant. Une envie de devenir encore meilleur, et il cherche désormais, à à peine 12 ans, un animal un peu plus gros, un peu plus rempli, accessible. Il se remue dans le jardin, fouille les fourrés, creuse les trous de taupes, et lance alors un regard vers la chatière de sa maison, la queue de son chat disparaissant tout juste à travers la trappe… La pendaison est souvent la première sentence à laquelle Isidore et autres Duchesse ont droit. Durant l’adolescence, les choses se calment. Le corps de l’enfant se transforme, et il déteste ça. Il s’inflige souvent des tracas dans la chair et continue de nourrir ses frustrations artistiques en se tailladant la peau et en prenant des notes. Jusqu’à ce qu’il déflore une jeune amie tolérante pour ses 17 ans, et cette satisfaction de retrouver la sensation du poignard qui s’enfonce dans la chaude muqueuse. La corrélation est immédiate et il sait dorénavant ce que sera sa vie et quel petit goût de fer elle aura.

C’est généralement comme ça que tout se passe. Si j’en crois les livres, tout du moins.

Après existe aussi la version "ma mère était prostituée du coup je bute toutes les putes", "ma mère était infirmière le jour et pute la nuit, du coup je bute toutes les infirmières en pensant qu’elles sont des putes…" bon, les déclinaisons sont vastes.

Pour ma part, rien de tout ceci n’est arrivé quant à ma mère, elle était *biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiip* (ndlr).

Enfant ma famille et moi, nous habitions *biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiip* (ndlr) et il était très courant dans mon quartier d’avoir un chien, d’avoir même un gros chien, d’avoir un chien dangereux surtout. Je voulais un pitbull. Je voulais me sentir protégé par ses crocs amis. Je voulais qu’on ait peur de moi, et que j’incite au respect par la trouille. Je voulais pouvoir arpenter les rues à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, sans que personne ne vienne me chercher des crosses. Et puis je voulais quelqu’un à qui parler. Quelqu’un qui ne se sente jamais dans le besoin de me répondre, quelqu’un qui écoute et qui penche la tête tout au plus.

Je désirais ce pitbull plus que tout au monde. Je ne l’avais pas encore que je lui avais déjà trouvé un nom : Michel.

J’en avais un peu parlé autour de moi au lycée c’est pourquoi je ne fus pas surpris lorsqu’elle vint à ma rencontre.

Angela. Angela da Costa Canelli. Fille de Marco Junior da Costa Canelli, petite fille de Manni da Costa Canelli, dit le Ver Solitaire. Une famille bien placée. Elle sortait depuis quelque temps avec Vincente Henry, un hispano-martiniquais tout frêle de dix ans plus vieux, chef d’un petit gang fragile qui n’effrayait personne mais qui avait la réputation d’être dans le top 5 des receleurs de la ville. On lui avait dit que je voulais un chien, et dans le groupe, elle était devenue la préposée animal, parce qu’elle "adoooooorait" les animaux. Tout cela se tenait, nous nous donnâmes donc rendez-vous quelques jours plus tard pour l’échange censé faire rayonner ma vie et tout cela pour la modique somme de 1800 balles. Une affaire, comme qui dirait. J’économisais depuis plus d’un an, les fonds étaient donc disponibles.

J’étais aux anges. Jour et nuit, nuit et jour, je ne pensais qu’à mon chien. J’allais l’avoir tout bébé. Il allait devenir mon double version canine. On aurait le même caractère. Il me suivrait partout et n’aimerait que moi, et surtout, surtout il me donnerait de la force, de la prestance, du pouvoir, et plus jamais personne n’oserait s’en prendre à moi.

Elle me l’apporta dans un petit panier. Elle savait y faire avec les animaux :

_ Tiens, je t’apporte le respect sur pattes, qu’elle m’avait dit en riant et en me tendant le panier, un bon gros pitbull, enfin le temps qu’il grandisse, là c’est tout juste un rat.

Michel était parfait. Il était mignon (même si ce n’était pas ce que je lui demandais), tout petit. J’inspectais ses dents. Minuscules. Bon. Il fallait bien que ça pousse. Remis l’argent à la zoulette et reparti avec mon chien sous le bras.

Les mois passèrent, Michel grandit et je dus bien me rendre à l’évidence : on m’avait vendu un putain de teckel. J’avais été roulé. Un bâtard en plus. Rien à voir avec un pitbull. Le chien était tout à fait inoffensif, un chien de grand-mère, une andouillette, un aboiement chuchotant, deux oreilles en forme de tulipe qui lui retombaient sur les côtés de la tête et le ridiculisaient, on aurait dit une erreur de la nature. Le corps d’un raton-laveur avec la tête d’un épervier qui se serait fait rouster par un sanglier. Michel était nul. Mais c’était mon chien et l’on s’était fichu de nous deux.

C’est ce jour-là que je pris conscience de la haine générale que j’avais pour le genre humain à commencer par Angela.  Je suis allée la voir et je lui ai tranché la gorge. Je l’ai découpée en morceaux et je l’ai donnée à manger à Michel qui s’est régalé et qui a pris deux vrais kilos après ce repas. C’est qu’il devenait un bon gros gaillard maintenant! Après la mort d’Angela, des bruits ont couru que c’était son petit ami qui l’avait fait disparaître parce qu’elle l’avait trompé avec un jeune mec du gang adverse. La famille n’a pas cherché à comprendre et a exécuté chaque membre des deux gangs. Qu’on en parle plus. À cette époque, je participais donc indirectement à l’anéantissement des raclures de mon quartier et constatais donc et surtout qu’un événement en entraîne un autre. C’était ça mon credo. Tuer et relever ce qui se passait ensuite. Qu’est-ce que cela changeait si telle personne n’existait plus. J’avais l’impression d’être un savant, d’expérimenter la vie comme personne. Je tenais des cahiers par dizaines, parfois même je "racontais" les choses sans juste me contenter de les écrire. J'avais eu le détail sous les yeux, j'étais libre de le remodeler, d'en faire quelque chose de beau. 

Tous les matins, je me suis réveillé en me demandant qui j’allais bien pouvoir éventrer. Quel pion était assez important ou au contraire assez insignifiant pour que sa disparition devienne intéressante, troublante, ou complètement farfelue.

Combien de personne ai-je zigouillé en 15 ans ? Aucune idée, tout ce que je peux dire c’est que j’ai fait de sacrées économies sur la bouffe pour chien…

Bien-sûr, quand Michel est mort il y a quelques mois (d’indigestion, pauvre bête), j’ai mis longtemps à m’en remettre. Je n’avais plus le cœur à tuer et j’ai commencé à faire des erreurs, à devenir brouillon jusqu’à ce que l’on m’arrête, fatalement ; c’est sans doute ce que je voulais intérieurement. Je n’ai pas encore le droit de révéler comment tout cela s’est passé, mais lorsque la production de UNE SEMAINE À VIE m’a contacté, j’ai pris ça comme une chance, une façon de me remettre sur les rails, de réapprendre à travailler. De toute façon, le deal était simple : quoiqu’il arrive je vais en prison. Si je meurs et bien ce sera toujours quelques procès en moins. Si je les tue tous, je reçois une coquette somme d’argent dont je dispose pour faire ce que bon me semble, même si je suis enfermé à vie. Je n’ai rien à perdre. J’ai l’occasion de m’améliorer sous les yeux de centaines de millions de téléspectateurs et sans avoir eu besoin de pitbull. Il est temps que l’on connaisse mon art et que l’on souligne tout mon génie. Temps que je rentre dans l'Histoire du crime. Temps que j'entre chez vous, tant bien que mal. 

Pardon ? Avec l’argent ? Ce que j’aimerais faire ?

Construire  un chenil, je pense…

 

 

La forme de l’homme était plutôt floue, impossible de dire s’il était gros ou bien plutôt mince, quelle était sa coupe de cheveux, s’il portait une veste de blazer ou un sweat à capuche. Une sorte de drap parfaitement tendu masquait tout de les détails de sa silhouette quand bien même ceux-ci avaient probablement été mis en scène.

Autrement la vidéo était de très bonne qualité, et les efforts de la production pour garder l’anonymat de son tueur en série lors de sa toute première interview, étaient particulièrement réussis aussi bien à l’image, qu’au niveau du son où la voix de l’individu était maquillée par plusieurs timbres sonores se donnant la réplique si bien qu’à aucun moment, poursuivant de nous raconter ses horreurs, l’on écoutait la même voix qui avait le même ton.

L’interview, teaser de l’émission, avait fait, dans sa première minute de diffusion sur Internet, près de trois millions de views, et frôlait dès maintenant, dix minutes plus tard, le milliard de page visionnée. À la télévision, les chaînes n’avaient rien manqué de l’info, et chaque programme en cours fut arrêté pour que l’on passe à sa place, en soi-disant exclusivité, la vidéo dans son intégralité et plusieurs fois d’affilée. À la radio, on passait uniquement la bande sonore, et quand, fatalement, il fallait aussi passer les pubs, l’animateur relançait la séquence tout en se demandant très justement si l’on avait aussi bien pour "les deux tours".

Le monde se taisait et écoutait. Moi, y compris.

J’étais dans mon salon avec Betty, il était 14h et nous venions de finir d’engloutir une quiche chèvre/épinards censée être très peu calorifique (sur quoi une mousse au chocolat était devenue, par-dessus cela, somme toute très raisonnable), et c’est quand nous allions pour mettre nos chaussures et partir prendre un café au soleil, que mon téléphone vibra. Texto de ma grand-mère (pour qu'on la coupe pendant Jonathan & Jennifer cela devait être grave) : Télé. Allume. France 2. Bisou. Mamie.

Connaissant mamie qui gérait son forfait mieux qu’Oncle Picsou, l’information en valait certainement la peine.

Il est fort probable que nous ayons regardé la vidéo une bonne quinzaine de fois, en prenant soin de changer de chaîne afin de vérifier qu’on ne loupe aucun détail, aucune suite potentielle. C’était sans doute une des rares fois où toute la planète parlait de la même chose.

En fin de vidéo, l’image figée sur cette forme en ombre chinoise derrière le drap, une phrase apparaissait et disait : "Dans quelques jours, un tueur en série pénètrera dans tous les foyers du monde… soyez prêts et restez attentif, le cauchemar ne peut durer qu’une semaine… il peut aussi durer À VIE !"

Par pur réflexe je me suis vue entrain de regarder ma porte d’entrée tandis que Betty checkait les fenêtres. Nous nous sommes rapprochées l’unes de l’autre et avons remonté le plaid qui traînait au pied du canapé.

On ne savait toujours pas, après tout, peut-être que tout ceci n’était pas réel, le doute que ce soit une farce planait toujours et l’on se préparait à chaque instant à recevoir un démenti, à découvrir une énorme banderole qui glisserait depuis le haut d’un gros building et qui dirait au nom d’Orangina rouge : "Mais pourquoi est-il aussi méchant ?"

L’on s’attendait à tout, sauf à ce que cela arrive.

Pourtant, le vendredi 4 mai, après les news de 20h00 et sur une chaîne que personne ne soupçonnait jusqu’alors, une sirène retentit sur un fond noir, un fond noir qui se recouvrit de sang petit à petit jusqu’à devenir totalement rouge et se lever tel un rideau de théâtre pour laisser apparaître un plateau de télévision éclatant. Et face caméra, toutes dents dehors, un jeune homme, micro à la main, smoking trois pièces, archi tendu, de regarder droit devant lui et de dire tout en clignant de l’œil : "Vous n’y avez jamais cru, pourtant, ça commence….......MAINTENANT !"

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