Une Semaine à vie

ÉPISODE 13

L’adaptation de son roman à épisodes, Une Semaine à vie, sort bientôt et enfin sur nos écrans! Adeline Grais-Cernea nous reçoit dans sa maison du Luberon et nous accorde sa seule interview en exclusivité. Nous reviendrons ensemble sur les débuts obscurs de la fameuse série littéraire qui raconte les aventures de douze jeunes gens face à un tueur en série dans une émission de télé-réalité et sur les difficultés rencontrées pour produire un film qui a failli ne jamais voir le jour. Itinéraire d’une success story à la française, ou comment l’écriture d’un seul épisode a pu changé toute une vie.

 

 

Vous souvenez-vous comment vous est venue l’idée de l’histoire d’Une Semaine à vie?

Je préparais des dossiers de candidatures pour des résidences d’artistes. Comme ma pratique s’avérait plus littéraire que plastique, j’avais eu l’idée de jouer sur le côté «in situ» : écrire un roman dans un endroit particulier, et utiliser le lieu comme seule et unique matière première. Je lorgnais sur la Villa Médicis, c’est une demeure qui ne laisse pas indifférent. Il fallait donc que je trouve quelque chose qui pouvait s’y passer. Le terme : «la Villa» de la Star Academy a résonné en moi et je suis partie sur cette idée de télé-réalité qui ne devait pas du tout avoir cette forme d’ailleurs. Mon dossier n’a pas été retenu et je suis restée avec ce projet sur les bras. Je ne savais pas du tout quoi en faire et puis je me suis lancée et j’ai commencé à rédiger les premiers épisodes sur mon blog sans savoir jusqu’où j’allais aller. J’avais ce titre en tête pour un autre ouvrage, et puis j’ai décidé de l’utiliser car je trouvais qu’il avait une dimension dramatique qui collait bien au concept de l’émission.

 

Avez-vous construit l’histoire au fur et à mesure ou saviez-vous exactement ce qui allait se passer?

Les grandes lignes étaient tracées, oui. C’est presque indispensable quand on travaille sur un thriller. Les retournements, les surprises, sont d’autant plus possibles quand on sait comment retomber sur ses pattes correctement, sinon, on s’embrouille. En revanche, ce qui n’était pas déterminé à l’avance c’était la forme que prendrait chaque épisode. Et finalement, c’est cette image narrative qui est devenue importante. Presque plus importante que l’histoire même, où finalement tout le monde se fait trucider petit à petit...

 

Est-ce que vous n’avez pas eu peur de perdre vos lecteurs à un moment, en changeant de forme toutes les semaines justement?

Quand on écrit une histoire à épisodes sur un blog, il faut penser à plusieurs choses :

Construire un récit cohérent semaine après semaine et faire ainsi plaisir au lecteur fidèle qui se connecte régulièrement. Construire une histoire isolée, propre à elle-même à chaque épisode et faire alors plaisir au lecteur qui se connecte pour la première fois.

Dans Une Semaine à vie j’ai décidé, en effet, de jouer avec la forme narrative et alors oui, c’est devenu compliqué, surtout pour le lecteur habitué qui devait faire un double travail pour se souvenir de ce qu’il avait lu la semaine passée. Souvent, les mêmes choses étaient racontées d’une semaine à l’autre mais avec un point de vue différent et la linéarité de l’histoire en était alors bouleversée. Ce qui était surtout compliqué, ce n’était pas forcément de refaire le lien, c’était de refaire le lien avec une, deux, trois semaines parfois un mois ou deux «d’attente» entre chaque épisode - en maîtrisant le temps de parution, on joue également sur la difficulté de remémoration et le nouvel épisode ne nous donnait généralement aucun indice... De plus, il y avait beaucoup de personnages qui mourraient souvent avant même d’avoir pu en placer une, du coup c’était très dur de se rappeler qui était qui, qui faisait quoi, qui était mort, qui était parti etc. À un moment, oui, j’ai eu peur de ne plus contrôler la machine et de perdre l’intérêt du lecteur...

 

Et puis est arrivé l’épisode 13... Peut-on dire que c’est véritablement là que tout a changé?

Ça fait pourtant un moment que c’est arrivé, et pourtant, j’en suis toujours aussi émue.

Je venais de tuer Blanche dans l’épisode précédent, «L’Épisode jaune» qui était bien évidemment un hommage au genre giallo et j’avais pris beaucoup de plaisir à écrire cette partie. Le prisme des suspects se resserrait un peu plus et mine de rien, si on faisait le calcul, on s’apercevait qu’il ne restait plus beaucoup de filles vivantes. Sabrina était portée disparue depuis le premier jour, Helen, Blanche et Achala étaient mortes, il ne restait que Brenda-Lee et Prudence. Du côté des garçons, c’était aussi un peu chaotique : Jonathan avait été exclu du jeu et Erwan s’était fait couper en deux. Et puis il y avait ce qui se passait à côté : un cameraman que l’on retrouve mort dans le bois, le producteur du show qui met subitement fin à ses jours et puis le groupe de téléspectateurs qui regardent l’émission en même temps que nous, Madeleine, Betty, Léa et Aldo dont on ne sait toujours pas grand-chose. Beaucoup de personnages donc, et impossible de parler d'eux tous à chaque fois, c’était bien gênant. Les garçons notamment. Je savais que je pêchais un peu et qu’ils étaient malheureusement presque absents de la série ces derniers temps. Ivan, Adil, Victor et Robert. Qui étaient-ils? Après tout, l’un d’entre eux était un tueur en série et je ne prenais même pas le temps de parler d’eux, de dresser des portraits, de donner des indices, ou des fausses pistes... Comme si je les avais mis de côté et qu’ils étaient devenus des figurants, alors que leur rôle était pourtant majeur, primordial et que sans eux, il n’y avait pas d’histoire... Je ne savais pas comment me dépêtrer de cette maladresse rédactionnelle, comment les faire revenir sur le devant de la scène alors même que l’histoire touchait finalement presque à sa fin.

J’étais assise ans mon canapé, mon ordinateur sur un coussin que j’avais posé sur mes jambes étendues en partie sur la table basse, et je réfléchissais. Nous étions jeudi et je devais raconter la suite et tout écrire le jour même. Je savais très bien que j’allais y arriver, cependant il me tenait à coeur de trouver une nouvelle forme de narration qui soit à la hauteur des autres, qui soit compréhensible et si possible divertissante. Et c’est alors qu’on a sonné à ma porte.

 

Vous ne pouviez pas imaginer qui était derrière...

Personne n’aurait pu. Cela n’arrive que dans les films, et encore! Dans un certain genre de film seulement. C’est bien simple, je pense que je n’aurais même pas pu, ne serait-ce que le supposer.

 

Qui était derrière la porte, Adeline?

C’était Aldo.

 

Aldo? La personne qui vous a inspiré le personnage?

Non. C’était Aldo. En chair et en os. C’était mon personnage. Il était là, devant moi, sur le pas de ma porte, dans le 18ème. Arrondissement de la vraie vie!

 

C’est donc à ce moment précis, que vous êtes entrée dans votre propre fiction?

Exactement. Je ne savais même pas que c’était possible. J’ai été la première surprise. Je n’avais rien prévu de la journée, à part aller au Pilate, écrire mon épisode numéro 13, et raconter comment Ivan et Robert s’étaient alliés pour assassiner Victor en prétextant qu’ils étaient convaincus de sa culpabilité. Adil, loin d’imaginer qu’ils avaient tous été abandonnés par la production et voyant que personne n’intervenait pour clore le jeu, sous-entendit par la suite que le pauvre Victor n’était pas le tueur et se mit à soupçonner le binôme d’agir ensemble depuis le début de «l’aventure». À la fin de l’épisode pourtant on retrouvait Robert pendu au puits du jardin par les pieds, éventré, une oreille coincée entre les dents. L’oreille de Sabrina, vraisemblablement. 

 

Mais alors que s’est-il passé exactement? Que faisait Aldo à votre porte?

Je ne sais pas comment c’est arrivé, je le répète! Il m’a juste dit «merci» de l’avoir fait déménager dans l’immeuble de Madeleine. «Merci» d’avoir rendu honneur à son travail en  installant une de ses statues dans le jardin de la villa. Et enfin «merci» de l’avoir aidé à se sociabiliser et de lui avoir permis de rencontrer Léa pour qui il avait eu un coup de foudre. Je l’ignorais moi-même d’ailleurs!

Il m’a tendu un bouquet de fleurs, m’a serré la main et il est parti.

 

Sans en dire davantage? 

Et bien non.

 

Et ensuite, qu’avez-vous fait?

Alors j’ai d’abord été prendre une douche. Je me suis refait un café. J’ai annulé mon cours de Pilate. J’ai regardé dans le vague un bon moment avant de réaliser, d’admettre et surtout d’accepter que oui, ça y était, c’était mon tour : à moi d’être dans la fiction et je comptais bien en profiter.

À partir de là, évoluant désormais à 100% dans le fantasme le plus complet j’ai développé mes projets comme je les entendais et ils ont pris la tournure que je désirais.

Tout est allé très vite en réalité.

Dès le lendemain, un éditeur de chez Grasset m’appelait pour publier Une Semaine à vie. Bam le Goncourt, le prix Femina et le prix de Flore quelques mois après. Et puis Clint Eastwood et Ben Affleck qui se disputent les droits cinématographiques. Finalement je co-réalise le film avec Coppola et Gondry... Je suis partie six mois à Sainte-Lucie après le tournage en emmenant une partie de ma famille et quelques amis. J’avais gagné assez d’argent pour m’offrir une maison dans le Luberon. Et me voilà à présent ici. Chez moi. En votre compagnie pour retracer cette incroyable aventure.

 

Quels sont vos projets maintenant? Vous comptez rester dans la fiction ou revenir à une réalité moins...tumultueuse, si j’ose dire?

Très prochainement je compte acquérir l’alphabet. C’est un grand projet qui me tient à coeur depuis longtemps et qui fera ma fortune et celle de ma descendance. Personne n’a jamais pensé à l’acheter, ce qui est incongru vu qu’il est partout... mais maintenant que je suis dans l’imaginaire, tout est possible et j’en fais une priorité. Ainsi tous les écrits m’appartiendront. Il suffisait d’y penser.

La fiction me convient parfaitement pour l’instant. J’ai des ambitions qui ne sont réalisables qu’ici. Enfin, disons qu’elles mettraient sans doute plus de temps à se concrétiser dans la réalité. De fait, je crois que je vais rester encore un peu. 

lire l'épisode précédant

lire l'épisode suivant