Une Semaine à vie

ÉPISODE 11

Un mois, il m’aura fallu un mois et je vous prie de ne pas m’en tenir rigueur.

Je sais que je n’ai pas été à la hauteur de vos espérances, mais pour ma défense, je dois vous avouer que ces dernières semaines n’ont pas été de tout repos, et bien que j’admette parfaitement que vous n’y soyez pour rien, je vous demande, que dis-je, je vous implore de libérer toute l’empathie qui est en vous et de bien vouloir me pardonner.

Il y a d’abord eu toutes ces histoires d’appartements. Je n’en ai plus depuis plus d’un an, et parfois il m’arrive d’avoir envie de dire au type qui me demande une pièce ou deux dans la rue : « Moi aussi je suis SDF, bon sang ! », mais je me ravise. Ça n’aurait pas de sens. Sans domicile fixe, n’a jamais voulu dire « hébergé à titre gratuit chez des amis chaleureux ou parents bienveillants ». Alors, forcément, je me la boucle. Mais, voilà, le fait est que ces derniers temps, il a fallu se trimballer une valise quasiment tous les jours. Dormir parfois sur des choses qu’on me présentait pourtant comme des matelas. Abandonner son droit à l’intimité. Accepter de se faire réveiller à 6h00 du matin, par la personne qui se lève ou qui se couche en faisant du bruit, cette même personne qui est chez elle et qui avant tout « héberge à titre gratuit ». Mes épaules en ont pris un sacré coup, et écrire toute la journée le dos courbé n’a absolument rien arrangé.

Un mois durant lequel j’ai beaucoup réfléchis (dans les transports surtout et chez l’ostéo, un peu) à ce qui allait se passer après.

Beaucoup de personnages étaient déjà morts, peut-être même un peu trop tôt. Sabrina était toujours portée disparue, Erwan, Achala, un caméraman s’étaient faits zigouiller, Jonathan venait de se faire exclure du jeu, et durant l’épisode 10, on vivait les derniers instants d’un producteur complètement dépressif avant qu’il ne mette fin à ses jours.

Ce dernier « incident » avait beaucoup secoué les téléspectateurs. On apprit très vite que ledit producteur était le seul sur Terre (oui oui) à détenir des informations fondamentales sur le jeu, ainsi que l’intégralité des contrats qu’il avait enfermés quelque part à l’insu de tous. Sans contrats signés, l’émission ne pouvait avoir lieu, elle redevenait un simple projet que la bonne Ethique était désormais capable d’arrêter – en faisant passer une loi au plus vite, par exemple. Mais encore plus grave : personne ne savait où était installée la Villa… Toute l’équipe technique qui y travaillait vivait de la même manière que les candidats, en autarcie totale, coupée du reste du monde, afin d’être absolument certain qu’aucune fuite n’ait lieu. Leur seul lien avec le reste de la planète, c’était leurs ondes qu’ils envoyaient loin dans l’espace et qui nous revenaient sous forme d’images dans notre télévision.

Dès lors, ces images n’avaient plus aucun droit. Et tout le monde y allait de son opinion. Qu’on les défende ou qu’on les maudisse, il semblait évident que chaque téléspectateur était désormais responsable à 100% de son choix délibéré de regarder ou de ne pas regarder ce programme, tout simplement parce qu’en réalité : « cela ne passait plus à la télévision ». Les postes étaient pris en otage et pour les délivrer, on aurait pu choisir de les jeter par la fenêtre.

Madeleine, Betty et Léa en discutèrent très longuement et demandèrent presque naturellement à Aldo de prendre part à la conversation.

Est-ce que regarder des hommes et des femmes qui sont tous perdus sans le savoir est plus affreux que de regarder des hommes et des femmes qui se sont perdus de leur bon gré ? En quoi, cela changeait-il la donne ? Est-ce que leur misère nous apparaîtrait différente ?

Et la Villa ? Se situe-t-elle sur une île ? Dans un studio ? Dans un souterrain réaménagé ? Est-ce vraiment possible d’avoir égaré tous ces gens ? On nous dit que la seule personne à connaître les mystères de l’émission est belle et bien morte mais comment est-ce possible ? Comment a-t-ON pu laissé faire ça ? (Pour comprendre la puissance du ON dans notre société, revenir à la lecture de l’épisode 1, merci.)

 

Voilà où j’en étais.

Et nous n’étions que le mardi de cette Semaine à vie. Troisième jour de diffusion.

 

Dans la Villa, les candidats étaient loin d’imaginer qu’à partir d’aujourd’hui ils étaient seuls. Sans production.

Qu’allait-il se passer à la fin de la semaine, quand les survivants réclameraient leur argent et leur sortie ? Qu’en était-il du tueur ? Était-ce, sans qu’il le sache encore, une occasion rêvée pour qu’il retrouve sa liberté ?

Ensuite il y a eu le travail. Le retour à la vie sociale. J’avais été absente quelques mois, en dehors du pays, et il a fallu remettre mes œufs dans le panier, même si certains d’entre eux s’étaient déjà fait poussins et qu’il n’y avait plus rien à en tirer. Envoyer le courrier, dire qu’on est de retour, dire qu’on veut travailler tout en faisant croire qu’on a déjà trop de travail. Insister. Relancer. Faire péter l’humilité tout en précisant qu’on est la meilleure. Faire un book. Envoyer le book. Prendre rendez-vous tout en faisant croire que l’on a déjà pris trop de rendez-vous. Se retrouver, de fait, avec trop de rendez-vous, lâcher prise au douzième et s’y rendre comme on irait à la Poste, en se disant que s’il y a trop de queue : on se barre. J’ai, comme ça, faillit mettre un gros lapin au directeur d’une énorme agence de publicité qui m’avait donné rendez-vous à 15h00, un vendredi. Il était 14h55 et j’étais dans le hall de l’agence. Il était 15h00 et j’étais toujours dans le hall de l’agence. À 15h15, devant une standardiste gênée, j’étais toujours plantée-là. N’importe quel créatif arrivant à dégotter un entretien avec ce type accepterait sans effort de poiroter deux heures s’il le fallait et sur un pied. De mon côté, j’avais enchaîné plus d’une dizaine de bonnes entrevues cette semaine-là et une de plus ou de moins, fut-ce avec Steven Spielberg, n’allait a priori pas changer le cours de mon existence. C’est pourquoi, jugeant que je faisais la tige depuis 10 minutes de trop, je décidai enfin de ficher le camp quand je fus rattrapée de justesse par l’hôtesse d’accueil qui m’indiqua, toujours très gênée, que Monsieur X était enfin prêt à me recevoir :

« Là, le grand monsieur derrière vous. »

Et comme prévu, ce rendez-vous ne changea pas le cours de mon existence.

Dans un troisième temps, se sont enchaînés tous ces problèmes avec ma banque. Je peux la nommer ? Je prends le droit. : HSBC, donc. Je vous passe les détails  sordides de cette  histoire qui vous offusqueraient très probablement tant certains éléments sont absurdes, odieux et dépourvus d’humanité (au moins). J’étais furieuse et j’ai tout d’abord pensé lancer un nouveau blog qui s’appellerait La Banque fantôme et où j’y copie/collerai les échanges avec ma conseillère en y incluant des photos de moi pas contente. Un peu comme : http://labanquefantome.blogspot.fr/

J’ai fait une quinzaine de slides de ce genre, prête à faire exploser la vérité au monde entier ! La seule vérité, c’est que même si je considérais être dans mon bon droit, j’avais vraiment peur que l’on me prenne pour une hystérique, et je n’ai pas eu le courage d’en dévoiler davantage…

 

Et puis, pour finir (et réattaquer au plus vite avec ce qui vous intéresse réellement), il y a eu les amis. Les potes ! Certains que je n’avais pas vus depuis un an, un an et demi, ceux que je devais voir, ceux que je voulais voir et ceux que du reste je n’ai toujours pas vus.

Et les journées passent vite.

Comptez 8h00 de sommeil, 3h00 dans les transports en tout genre, 1h de rendez-vous pro, 3h00 de mondanités, 2h00 pour tout ce qui est douche, brushing etc., 5h00 de travail (oui c’est peu, mais je les vis à fond), 32 minutes de Ch’tis à Mykonos, 1h30 de conneries de courses, de vaisselle etc., 45 minutes de « Ne quittez pas, nous faisons tout notre possible pour acheminer votre appel » avec l’Urssaf, 20 minutes d’ostéo… Et dire qu’il y a des gens qui ont des enfants ? Mais. Comment ?

Non, non, je n’essaye pas de me trouver des excuses, je vous explique. Si je tenais à être encore plus de mauvaise foi, je pourrais tout aussi bien vous parler de mon ordinateur qui a lâché… bon est-ce que je le fais ? Voilà.

 

La journée vient de passer, et comme vous le constaterez, je n’ai toujours pas mangé.

 

Un mois. Il m’aura donc fallu un mois.

Et il fallait trouver le moyen d’enchaîner après ça.

Après un mois de silence blog.

J’avais le sentiment que l’on en avait encore pour plusieurs semaines, du moins, cela aurait été possible, étant donné le nombre de retournements qu’il était censé se passer (vous n’avez même pas idée). Mais j’avais aussi cette sensation – sensation que l’on assimile bien trop souvent à la flemme et qui en réalité a bien plus à voir avec l’ennui –  que cette série « écrite » commençait à prendre trop d’espace dans le temps, qu’elle s’étirait, se ramollissait et qu’en une semaine, on avait le temps de souhaiter que les personnages meurent tous d’un coup : l’envie d’en finir. De boucler la boucle comme on dit dans le milieu du rodéo, ou de la maroquinerie, je ne sais plus.

Après tout, je savais qui était le tueur, moi, je n’avais pas besoin d’encore 6 mois pour faire durer le suspens. Il fallait juste que je me libère. Que je vous en parle…

Mais il y avait cette scène qui me revenait alors souvent : je ne sais plus dans quel épisode, le narrateur se retrouve dans la peau (et c’est vraiment le cas de le dire) des jambes d’Erwan, vivant alors la nouvelle ainsi, court sur pattes. Dans cette vision de l’histoire, les jambes se voient, à un moment, saisies par une jeune femme, qui commence à les décharner avec ses dents (pour la suite il faudra relire ledit épisode).

Ce qui m’intéresse ici : c’est l’image, car après tout je suis la seule à savoir ce qui se passe réellement dans ce placard. Je sais qui est la fille, comment elle est habillée, coiffée, et comment le sang vient ruisseler sur ses vêtements blancs. Dans cette scène, il y a même de la musique qui tente de recouvrir la voix du tueur qui se tient derrière la porte et qui gémit. Il gratte à la porte et presque en rythme et ... Je ne vous raconte pas la suite maintenant.

 

Ce qu’il faut savoir c’est que c’est uniquement grâce à cette séquence que je me retiens, aujourd’hui, de vous dévoiler la chute finale de cette belle aventure humaine.

 

Je vous propose alors, dès à présent, de retourner dans la Villa et de voir ce qui s’y passe.

Là, vous voyez, dans le salon, Helen est assise en tailleurs sur le sofa et discute avec… je ne sais pas... on ne voit pas bien d’ici, quelqu’un qui est de dos. Bon. La jeune Allemande a l’air plongée dans une conversation quelque peu prenante :

 

_ Je sais pourquoi je suis venue. Et je suis ok avec mes motivations. Ce que j’aimerais savoir, tu vois, c’est pourquoi les autres sont venus… qu’est ce qui les a poussé ? L’appât du gain ? Le danger ? La violence ? Toi, par exemple ?

_ Je ne sais pas trop. Je voulais juste changer de vie, montrer de quoi j’étais capable.

Helen donne alors l’impression d’être gênée. Comme si quelque chose la dérangeait à ce moment précis ; insatisfaite vraisemblablement de cette réponse, elle coupe court :

_ Excuse-moi, on ne devrait pas avoir cette discussion, on ne se connaît pas assez toi et moi et je n’ai pas l’impression que nous puissions réellement être sincère. Après tout tu es…

_ Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il y  a un tueur parmi nous, lance l’autre… et sans doute que bon nombre d’entre nous vont également le devenir… Qui sait ce dont on peut être capable, justement, pour sauver sa peau, ou sauver quelqu’un ?

_ Capable, oui, reprend Helen. Montrer ce dont on est capable ou bien juste le découvrir même.

_ Et payer de sa vie cette découverte ?

De nouveau, Helen affiche comme une grimace contrariée, à en voir son visage c’est certain, elle ne se sent pas à sa place. Elle se balance d’avant en arrière et tapote frénétiquement ses genoux, comme pour laisser suggérer qu’elle est sur le point de se lever, se frappe maintenant les deux cuisses, en même temps, puis prend appuie sur le bord du sofa pour se lever. À quoi pense-t-elle ? Que vient-elle de remarquer ?

_ Tu as à faire ?, demande l’autre.

_ Oui… Yvan a demandé après toi tout à l’heure, je ne sais pas ce qu’il voulait, tu devrais peut-être aller voir, dit Helen en se redressant doucement.

_ D’accord. Je vais y aller. Mais avant j’ai juste une dernière question.

Helen est à présent debout, face à son interlocuteur toujours assis devant elle :

_ Oui, bien sûr. Qu’est ce qu’il y a ?

_ Que faisais-tu sous le lit d’Erwan l’autre soir et pourquoi as-tu caché ses jambes ?

Helen devient blême. Recule par réflexe, et reste un moment la bouche ouverte ne sachant si elle doit avoir peur, s’enfuir en courant, ou si bien au contraire c’est à elle de se sentir jugée comme un monstre. Elle fait mine de ne pas comprendre :

_ Hein ? Quoi ?, et feint de rire nerveusement. Je ne vois pas de quoi tu parles, vraiment, pourquoi est-ce que j’aurais…

_ Parce que je t’ai vue salope. Je t’ai vue dans le reflet du miroir quand je suis sorti de la chambre de ce petit pd après l’avoir coupé en deux.

_ Mais… c’est pas…

Helen tombe à présent à genoux en se maintenant le ventre avec les deux mains.

Elle est assez loin et l’on ne la distingue qu’à peine maintenant qu’elle est à terre.

L’autre reprend :

_ Qu’as-tu fait des jambes ? Pourquoi les as-tu emmenées ?

Helen ne semble pas en état de répondre. Elle suffoque et des bulles de sang lui sortent à présent de la bouche. Elle lève les yeux vers cette masse qui se tient au dessus d’elle et lâche alors un :

_ Tu sais très bien pourquoi…

Avant de s’écrouler, recroquevillée, un bout de son intestin lui restant entre les doigts.

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