Une Semaine à vie

ÉPISODE 10

Comment vous dire… ? Quand un jour ma sœur m’a reproché de ne pas savoir faire la différence entre le Bien et le Mal, alors que je venais de vendre à un mec du quartier le petit vélo juste reçu pour mon anniversaire, je me suis rendu compte, malgré ses dires, que je différenciais parfaitement les deux opposés. Dans la première colonne du tableau visant à déterminer ce que je pensais bon et ce que je pensais mauvais, j’avais mis les billets, dans la deuxième j’avais placé la monnaie. Tout simplement. Et à partir de là, croyez-moi, les choses sont devenues très claires et je suis resté toutes ces années ô combien fidèle à ma vision de la moralité. Qu’on ne vienne pas, dès lors, me parler d’altruisme, d’empathie, de justice, ou de civilité. Non. Tout ça est inclus dans ma manière de voir les choses, à la seule différence que l’emportera celui qui paiera le plus. C’est tout.

Les gens, les femmes surtout, ont toujours imaginé qu’au fin fond de moi se cachait un petit lapin rose en manque d’amour, un type affectueux qui recherchait juste à être heureux, mais qui avait peur de l’être… HAHA. Non, non. Pas du tout. Mais alors : pas du tout. Je comprends, cela dit, que ce soit curieux à penser, difficile à imaginer, et qu’un « je ne peux pas l’accepter » revienne faire surface régulièrement dans les conversations me concernant, cependant, s’il vous plaît, il faut me croire : dans mon tableau il n’y a que deux colonnes : dans la première, les billets, dans la deuxième, la monnaie. Et la voilà ma ligne de conduite. Elle est passée de mains en mains, s’est faite palper dans tous les sens mais pour finir dans MA poche, et c’est comme ça que je prends toutes mes décisions. Mes envies, mes désirs, mes opinions : tout vient de là et si certaines de mes entreprises, qu’elles soient professionnelles ou personnelles, vous semblent quelque peu malsaines ou dérangeantes du moins en apparences, je constate seulement que lorsque je passe le seuil de ma banque, on m’apporte illico-presto un petit cappuccino, en mini tailleur, avec un rouge bien trop rouge et des talons bien trop hauts. Est-ce que c’est mal de vouloir être riche, soeurette ? Est-ce que c’est mal de vouloir être reçu convenablement ? De s’attendre à ce que chacun y mette les formes ? De vouloir mesurer sa valeur personnelle au gré des centimètres qui séparent le sol de l’entrecuisse d’une de ces sublimes poupées montées sur échasses vernies ? Pourrais-tu, ma chère, entendre le Mal dans le son que font les liasses quand elles se frottent les unes aux autres dans mes petits bagages ? Deux colonnes. Et avec le Mal, je ne fais qu’acheter du pain.

Je suis devenu producteur assez naturellement et de façon on ne peut plus autodidacte. Dès l’âge de 15 ans, je suis passé du côté de ceux qui vendent. J’ai vendu des tapis, vendu des bagnoles, vendu des ustensiles de jardin et j’ai fini aux Puces. Je connaissais tous les mecs et du haut de mes 20 ans, j’étais devenu un peu comme leur agent, je faisais valoir leur camelote, je leur imprimais des prospectus, je leur écrivais des descriptifs et puis parfois je m’occupais de leurs clients. Je les mettais à l’aise, je leur offrais à boire, je discutais avec eux, en essayant de comprendre ce qu’ils désiraient, à quelle heure ils voulaient être livrés etc. Et je notais tout. Personne n’aurait jamais pu me relire et comprendre à quel point ces fiches étaient précieuses. J’écrivais comme un cochon, sans faire attention à l’orthographe et en ne m’appuyant que sur les sons que j’avais plus ou moins appris à retranscrire. Mon fichier client était gigantesque et rempli d’éléments absolument indispensables au déclenchement de la vente. Google n’a rien inventé, qu’on se le dise. Comme si ces mecs avaient leurs menstruations, je pouvais prédire, au jour près, à quel moment ils allaient vouloir acheter quelque chose. Et je ne me trompais que rarement.

J’ai toujours fonctionné ainsi : si un truc coûte de l’argent alors tu dois trouver la personne qui a cet argent et qui veut bien te le donner contre ce truc. Dis comme ça, ça a l’air très simple, mais autant vous dire que pour y arriver je me suis démené comme un dingue, et si à l’époque j’avais eu plus d’ego, je n’y serais probablement jamais arrivé.

Je crois qu’il faut vraiment avoir ça dans le sang, et mieux encore : accepter d’avoir ça dans le sang, car franchement, de temps en temps, l’on peut se surprendre soi-même à avoir des réactions très bizarres, et faisant tout passer après l’argent, l’on se regarde parfois dans le rétro avec un air terrible de dégoût profond – sentiment qui passe assez vite lorsque l’on en vient à compter son blé.

Après, tout n’est qu’une question de maths et de logique des parts. Mettre 50% de côté, utiliser 25 pour faire proliférer régulièrement et garder 25 pour les inattendus, les bons coups imprévus, les rackets en tout genre (ou les anniversaires). Pas besoin d’être Einstein pour élaborer cette politique du bon sens. Ce qui est dur, c’est de s’y garder et de ne pas être tenté de faire un investissement plus important que ce que valent tes 25. Ça, je le concède volontiers, ce n’est pas toujours évident, mais c’est aussi comme ça que l’on finit par devenir producteur : s’il te faut 35 et que tu n’as que 25, ne va pas piocher dans ta réserve. Mets tes 25 sur la table et trouve quelqu’un qui te filera 10 et à qui tu rendras 20 quand de ton côté tu auras quadruplé ta mise. Non, non ce n’est pas injuste, c’est le business qui vient ensoleiller la colonne A de mon tableau de la moralité. Les bons sentiments ne me disent rien, mais les chiffres, eux, me parlent dans une langue que je connais et que j’affectionnerai tant que sa mélodie sera à six zéros.

Ce qui est dur dans les affaires, ce n’est pas de faire des affaires, c’est de trouver, voire d’inventer, les affaires. Et si possible d’en générer de bonnes. Le voilà le challenge.

La télévision a toujours été un secteur très important pour moi et j’avais beau être assis sur un canapé pourri, à plusieurs dizaines de kilomètres des studios d’enregistrement, tandis que je regardais une émission quelconque, oui, même à des dizaines, ou des centaines de kilomètres (même si concrètement j’habitais à Paris), là, dans le noir, chez moi, dans cette pièce qui servait tout aussi bien de chambre que de salle de bain, et alors qu’il n’y avait, cependant, rien dans le four, je pouvais sentir cette odeur délicieuse et flottante de fric facile. Non pas la meilleure odeur qui soit en matière d’argent, car le fric difficile sent tout de même bien meilleur, mais cette odeur classique, familière, qui rappelle l’enfance et les fourberies de deal foireux que tu te remémores presque avec nostalgie. Mon mémorial à moi : 180/97 mm de souvenirs précieux à la gloire de Blaise Pascal.

Cela faisait des années que j’économisais. Mes parts de 50 sur un compte fermé. À une époque où je vivais encore comme un miséreux misérable. Qui !? Qui aurait-pu imaginer qu’en grattant les murs de ma mansarde, on y aurait trouvé du papier de soie ? Personne. Même pas ma sœur qui finit par mépriser ma vie, mes fréquentations et ne se douta pas l’ombre d’un instant que j’étais entrain de bâtir un empire dont elle aurait pu profiter si elle s’était montrée plus tolérante.

En 1989, j’avais dans les 24 ans et je me suis associé avec un type que personne ne prenait au sérieux, mais qui avait su me convaincre avec son P.E.L. Il voulait faire du cinéma. Je lui ai fait faire de la télé. Il rêvait d’actrices qui siroteraient des Daiquiris dans son salon pendant qu’il discuterait grand art et politique avec des Fellini, je lui ai offert BSTAR PRODUCTIONS et tout un tas de poufiasses prêtent à tergiverser sur le prix du gramme. J’avais entendu parler d’une émission américaine, An American Family, qui avait relaté, plusieurs années auparavant et de façon très intime, le véritable divorce de deux époux. C’était du documentaire, certes, mais déjà à l’époque l’on en disait autre chose. On disait que c’était fait comme un soap et que cela aurait pu être une série. Et ça captivait les gens. Ils vivaient ça, comme si ENFIN, ils avaient le droit de regarder vivre le voisin, un œil dans chaque mur, une oreille dans chaque assiette. On se délectait d’assister au malheur de deux êtres qui avaient fini par se détester et qui signait leur haine réciproque l’un envers l’autre, noir sur blanc devant 50 millions de témoins.

Et puis il y a eu Cops. Et c’est à ce moment-là que je me suis dit qu’il était temps de donner aux téléspectateurs ce qu’ils avaient envie de voir. J’ai arrêté les sitcoms mielleux qui n’étaient plus crédibles et je me suis mis à produire, dès 1992 ma première grande émission : Pas si loin que ça. On y prenait de vrais gens qui s’étaient perdus de vue, et l’on les faisait se retrouver sur un plateau avec public. En live. C’est à cette période que j’ai découvert véritablement le poids et l’importance de l’émotion, pécuniairement parlant. Ce qu’on pouvait en faire. Les façons de modeler les sentiments et leurs réactions grâce à la télé. C’était de l’Art. Vraiment. J’y voyais de la Beauté. Un savoir-faire qui échappait au reste du monde. La suite vous la connaissez. Quelques années plus tard j’ai déménagé aux Etats-Unis et j’y ai lancé une bonne partie de toutes les téléréalités que les pays peuvent s’échanger aujourd’hui. Ma société a été cotée en bourse assez rapidement et quand Internet est arrivé, déstabilisant nos acquis, il a bien fallu trouver d’autres façons d’intéresser le public, de le rendre nerveux, affolé, excité… Je me souviens de Bill Murray dans un film me parodiant, qui disait quelque chose comme : « Il faut que le public ait PEUR à l’idée de manquer son programme télé ! » et s’enchaînaient alors plusieurs images cut de plans tous plus affreux les uns que les autres, pour finir dans la bouche hurlante d’une femme prise sous une pluie d’acide. Hmm... intéressant.

J’ai donc imaginé Une Semaine à vie. Le titre me plaisait. En anglais dans le texte cela donnait Life A Week. Ça sonnait bien.

J’ai mis environ cinq années à développer ce projet. Seul, car je savais, bien évidemment, que j’attirerais immédiatement les foudres éthiques de toute une planète si je venais à ébruiter trop tôt mon idée de génie. Que voulez-vous ?  Nous n’avons pas le même système de pensée, je le regrette. Moi, dans le fond, je ne pense pas : je fais de l’argent, et tu ne pourras jamais te battre contre moi si je pars de ce principe pour agir dans la vie – attention il faut y croire plus que tout pour supporter de vivre ainsi. Peu de gens y parviendraient juste en le voulant, car oui, dans le fond, tout le monde veut bien faire un peu de fric, c’est certain. Oui, mais à quel prix, justement ? Quand tout se paye, y compris l’argent.

J’ai tout produit tout seul. Chaque pépette qu’il a fallu pour planter un arbre, construire ce chantier, cette villa, le bois, recruter une équipe, passer des accords de diffusion, acheter un satellite, le moindre centime, il vient du fin fond de mon cul. Oui, 25% de ma fortune personnelle y est passée. Rien de plus, rien de moins, car si j’ai réussi à devenir cette raclure que vous voyez en moi c’est que j’ai toujours eu de bons principes infaillibles. Comment me stopper ? Trop d’argent était en jeu, et beaucoup trop de petites gens voulaient leur part. J’ai tout gardé secret. L’endroit du tournage, les candidats, le staff, le tueur. Ah, le tueur… Presque devenu un ami. Il a fallu le trouver celui-là, cependant rien n’est plus facile que de trouver quelque chose que tout le monde pense incherchable. C’était trop gros. C’était comme si l’on venait de vous annoncer qu’on avait rendez-vous avec des extra-terrestres. Qui irait dire à des extra-terrestres qu’ils n’ont pas le droit de débarquer quand ils veulent sur la Terre. Qu’il faut qu’ils fassent une réservation, et qu’on en parle entre nous, savoir si le peuple terrien se sent prêt. Non, mais. Pourquoi laisser les bonnes idées à la fiction quand elles peuvent rapporter du fric ? Pourquoi ? Dites-moi pourquoi ? Je suis prêt à l’écouter si quelqu’un seulement a une bonne raison que je puisse entendre, comprendre et digérer. Je ne vis pas pour un Salut. Je ne vis pas pour une progéniture. Je ne vis pas pour l’amour de Dieu et encore moins pour celui de ma femme : je collectionne les dollars et à la fin, je meurs, comme tout le monde.  

À l’annonce de l’émission, nous avons fait ce que l’an 2000 n’avait pas réussi à faire. Nous avons saturé l’information et tous ses relais. 

Cela n’avait pas encore commencé que déjà, rien qu’avec la vente des points of view j’étais, de nouveau, multimilliardaire.

À la diffusion de la première émission, j’ai fait, en une minute, plus d’argent que la totalité de l’humanité n’en a jamais fait réunie et je suis devenu le maître du monde. C’était foutu. Cela ne voulait plus rien dire. C’était comme chercher du bronze et découvrir tout d’un coup que l’on est, soi-même, fait en or.

Je me suis suicidé le troisième jour de diffusion.

Il était évident que je ne pouvais pas aller plus loin. Je n’avais plus rien à collectionner. Le « Plus », n’aurait rien changé. C’était presque décevant et pourtant l’impression d’avoir bien géré ma vie. J’avais tellement d’argent que cela n’avait plus de valeur. Il fallait passer à autre chose. Et puis j’étais fatigué.

J’avais, cela dit, une nouvelle émission en tête et qui allait, certainement, dans la lignée d’Une Semaine à vie, faire fureur. Une téléréalité où l’on aurait recréé les conditions d’une guerre civile, pourquoi pas mondiale selon le budget. Mais à quoi bon ? Et puis je marchais sur les plate- bandes des journaux télévisés qui plus est.

J’ai sauté par la fenêtre, parce que finalement, je ne m’étais jamais offert d’ailes et que c’était bien une des rares choses que je n’avais jamais pris le temps de faire : voler (si ce n’est autrement). Je me suis écrasé comme une boule de glace qui tombe dans une flaque d’eau. Je crois même avoir entendu le ploc avant de crever définitivement.

Je n’ai jamais rien fait pour les autres et mon héritage est légué malgré moi. Ne me blâmez pas : je vous laisse un programme bien rôdé, qui va changer votre vie.

Les gens me font rire à critiquer sans arrêt la télévision, et ce sont toujours les mêmes : ces mêmes sages têtes pensantes qui hurlent que la religion nuit à la paix et que la télé rend débile. Mais, vous êtes-vous déjà posé la question de ce que serait le monde sans religions ? Sans télé ? Et bien les hommes seraient fous, voilà. Les esprits sans structures déambuleraient le temps d’une vie sans désirs, errant ainsi dans une barbarie sans foi, indivertissable et malade de n’être rien d’autre qu’en vie.

Respectez-nous, car tout comme Dieu : on vous occupe.

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