Une Semaine à vie

ÉPISODE 1

 

Quand je suis très fatiguée, dans mon lit et alors que la journée s’est avérée difficile et que la seule personne qui m’ait contactée a été le service client de Bouygues Telecom, il m’arrive, je le confesse, de prendre mon ordinateur dans mes bras et de le serrer très fort, comme si c’était le meilleur chat que j’ai jamais eu.

Je ne saurais pas dire quand cela a commencé. Mais il suffit qu’une page mette un peu de temps à se charger pour que je l’encourage à haute voix, puis que je le caresse sur le bord de l’écran et enfin vient l’étreinte finale, le gros câlin, et je le berce, dorloté, je vais même parfois jusqu’à lui chanter des chansons. J’ai toujours vu ma mère parler à ses plantes, et ma tante parler à mon oncle : elles n’ont, toutes deux, jamais eu besoin de réponse pour trouver que ça valait la peine d’ouvrir la bouche, dès lors je n’ai jamais trouvé ça si bizarre de jouer de la cajole avec mon 11 pouces.

J’enlaçais donc mon ordinateur, tête contre écran quand la nouvelle apparut en pleine page sur le site de Yahoo ! L’œil pratiquement collé sur le gros titre, j’eus tout d’abord du mal à lire la phrase entière et ne distinguai que le mot "TUEUR !", à moins que ce ne soit SUEUR ? Non. J’avais comme une envie de terrible. Qu’il se passe finalement quelque chose aujourd’hui. Je reculai soudainement la machine et la replaçai à distance, somme toute normale, sur mes genoux. "12 CANDIDATS, 1 TUEUR", titrait l’article. Ca y était ! Enfin ! L’émission de télé tant attendue allait être lancée.

Six filles et six garçons enfermés dans une villa. Ok. Jusque là, on était habitué. Big Brother, Loft Story, Secret machin-chose, tous les pays avaient eu, durant ces dix dernières années, leurs propres versions de ce que beaucoup de nazis auraient aimé mettre en place durant la Seconde Guerre mondiale. Oui mais voilà, la production avait trouvé à ces nouveaux participants des occupations quelque peu plus capitales que de bouffer de la crème glacée après s’être faite sauter dans la piscine (pardon Loana, je sais que c’est facile), et la première était de rester en vie…

La Télé Réalité, ou Real TV si vous avez moins de 15 ans, devenait enfin ce à quoi elle aspirait depuis sa création et ce même si nous avions 13 ans d’avance sur l’anticipation de Stephen King qui prévoyait déjà ce méandre tant fabuleux que tragique du petit écran dans son œuvre Running Man (une référence) publié en 1982.

Ici, le scénario était d’une troublante simplicité et ainsi détenait-il le mérite de savoir être efficace, compréhensible de tous, voire primaire, si bien que mon chien, si j’en avais eu un, aurait, à coup sûr, tout compris :

Parmi les garçons, les six hurluberlus que l’on admirerait bientôt sur nos écrans et que l’on appellerait par leurs prénoms en précisant pourquoi ils sont, ou non, sexy, se trouverait donc un tueur en série qui assassinerait sauvagement une fille par jour, et si possible devant la caméra. Les garçons, dit "les protecteurs", et les filles dites "les proies", devraient alors tout faire pour rester en vie et démasquer le meurtrier dont évidemment personne ne connaîtrait l’identité. Tous les jours à 16h00, les filles se concerteraient et élimineraient un garçon qu’elles pensent coupable, oui mais attention ! S’il est innocent, elles perdront un allié, s’il est coupable et arrêté à temps, alors chaque candidat, excepté le tueur bien évidemment, repartira avec une grosse somme d’argent et la satisfaction d’être toujours en vie. (Ce qui est préférable si l’on veut profiter de son argent, forcément…).

Personne n’y croyait. Quand quelques mois auparavant plusieurs dépêches étaient tombées pour annoncer la future réalisation de ce "jeu télévisé", c’est toute l’opinion publique qui s’était manifestée dans le monde entier, et mis à part les Russes qui avaient hâte que cela commence, toute la civilisation Terre (enfin d’accord sur un point) s’était ralliée et avait hurlé au scandale, si bien que, très vite, les gens s’étaient dit qu’il s’agissait forcément d’un canular et qu’ils s’étaient tous fait duper. Oui mais non. L’audience déterminée, évaluée, et expertisée, qui devait ridiculiser à vie le Super Bowl, se confirmait donc être d’une importance primordiale pour une poignée d’investisseurs au dessus de toute éthique et de tout le monde. Les fonds avaient été trouvés, la villa designée et décorée par une des plus grosses agences de communication américaine (sans que l’on sache précisément laquelle), le casting organisé dans les sous-sols d’une grande chaîne de télé et dans le plus grand Secret (tellement grand qu’il méritait son S).  

De ce que disait l’article, ce fut un casting en plusieurs étapes. Des candidats, tous des inconnus trouvés dans la rue et surtout n’ayant jamais fait aucune apparition télé, avaient été sélectionnés puis reçus un à un dans des locaux à l’abri des regards et sans jamais se croiser entre eux. Comme chez le psy. Personnes, y compris eux, ne savaient ce qu’ils fichaient là et à quelle émission on envisageait de les faire participer. Il en passa des centaines avant qu’une cinquantaine de finalistes ne soient retenus. Tests physiques, psychologiques, interrogatoire sur les parents, passage en revue de la situation financière, amoureuse, aptitudes intellectuelles, phobies, antécédents judiciaires, ils furent tous décortiqués et l’on ne garda que ceux que l’on savait à présent assez fous pour accepter de s’engager dans "cette aventure humaine hors du commun", comme on était à peu près sûr qu’on allait nous la servir.

L’émission n’allait durer qu’une semaine. Peut-être moins et c’était tout ce qu’on pouvait souhaiter.

Quoiqu’il arrive, le premier jour de diffusion suffirait à faire exploser les scores d’audience planétaire et à satisfaire annonceurs et investisseurs (politiques et diables financiers). Les jours suivants ne seraient, dès lors, que du bonus, voire de l’extra super bonus de la mort qui tue, et justement cette chienne-là promettait de bien faire son boulot.

Concernant le tueur. Personne n’avait la moindre info, sans quoi le jeu s’arrêterait avant même d’avoir commencé. "La Vérité" était gardée sous scellée dans un coffre-fort et personne ne savait dans quelle banque, on aurait, du reste, sans doute préféré nous dire qui avait tué Kennedy ou ce qui s’était passé dans la chambre DSK, plutôt que d’en bégayer les initiales.

Le monde allait devoir faire avec ça, et même si chacun y allait de son "l’humanité me dégoûte !", tous étaient pressés de voir ce que le programme allait donner. Beaucoup disaient déjà qu’il s’agissait d’un "fake", autrement dit d’un faux pour ceux qui préfèrent parler français, car il était inenvisageable qu’ON puisse autoriser cela. Qui était ce ON ? Ca, personne n’a jamais su et si ma grand-mère avait été prophète, elle qui avait coutume de régler la situation en proclamant fièrement, que "ON est un con", alors en remplaçant ce ON par un beau NOUS, tel qu’elle le souhaitait, et afin de nous inculquer à moi et à mon frère le langage dit correct, l’ON se serait bien aperçu que le prêt-à-penser "Nous n’autoriserions jamais ça !" ne marchait bizarrement pas de la même manière dans les esprits, le ON étant beaucoup plus impersonnel, et du coup beaucoup plus « dédouanable » de n’importe quelle connerie. ”Nous n’aurions jamais laissé faire ça " Mais qui exactement ? Moi personnellement, je n’ai jamais rien fait qu’un ON ait accompli tout seul et sans avoir besoin de moi.

La réalité était que ON confirmait être tout à fait d’accord pour que cette émission voie le jour. ON avait tout prévu et ON proposait ainsi aux téléspectateurs d’acheter des "points de vue" (des "p.v." pour points of view qu’on disait déjà) en direct, c'est-à-dire des plans payants provenant de plusieurs caméras éparpillées sur l’ensemble de la propriété et connectées 24h/24h. On nous annonçait un jardin fleuri doté d’une grande pelouse, une belle et large allée, une fontaine ainsi qu’une piscine distincte et une bâtisse des plus somptueuses sur au moins trois étages. Des bruits couraient qu’il y aurait aussi une sorte de donjon, et des douves pour que cela soit plus épiques. Certains affirmaient, très sûrs d’eux, que l’émission allait avoir lieu dans l’Oregon, au Timberline Lodge Hôtel (qui prêta autrefois ses quelques murs au tournage du film Shining), quand d’autres intervenaient alors pour assurer qu’il n’en était rien et qu’ils savaient de source sûre que le show se déroulerait à la Villa Médicis, à Rome… En fait, personne n’en savait rien. Le pays même du lieu de tournage était tout à fait inconnu et l’on attendait, d’ici peu, qu’un abruti affirme confiant que les caméras étaient déjà en place sur la Lune. Pourquoi pas.

Les réseaux sociaux étaient déjà dépassés par l’événement, les mises à jour étaient si fréquentes et en tel nombre que les pages de Facebook, Twitter, Linkedin, Myspace, plantaient totalement et devenaient presque inaccessibles. On allait l’avoir finalement, notre bug de l’an 2000 ! L’annonce eut un tel éclat que même les réseaux des téléphones portables furent vite HS. Et dire que l’on se moque des enfants qui communiquent par talkie-walkie ou via des pots de yaourts, n’empêche qu’eux ne se sont jamais fait prendre en otage par l’information... Quand j’étais en Seconde, (je mentirais si je disais que cela ne fait pas si longtemps) je me souviens d’un de mes professeurs de physique, et alors qu’on ne parlait même pas encore d’anthrax, qui nous avait dit durant un de ses cours : " l’arme la plus puissante qui détruira le 21ème siècle, ce sera l’information.", et nous n’avions pas été sûrs de comprendre ce que cela pouvait bien signifier tandis que nous acquérions seulement les TATOO (le bipper pour particulier). Nous y étions. Il nous avait fallu à peine 12 ans, Mark Zuckerberg et Al-Qaïda (pardon de les mettre dans le même panier), pour commencer la destruction de toute une ère, c’est du moins ce que prétendaient les affolés de la toile web quand ils avaient la chance de pouvoir écrire trois lignes entre deux déconnections.

Début de siècle et une emmerde planétaire. Un truc très classique dans le fond…

Il était presque 5h00 du matin maintenant, et cela faisait plus de 8 heures que j’étais partie à la pèche aux informations sans sortir pour autant de mon lit. Cela ne m’était pas arrivé depuis la mort de Michael Jackson où durant plusieurs heures, moi et toute la planète, nous nous étions demandé si la nouvelle était réelle ou non, communiant à l’unisson pour que ce soit une mauvaise plaisanterie… et nous avions eu besoin d’en parler en live, en tchat, et à 6h00 du mat. Un été pourri en perspective…

Il fallait que je dorme.

Dehors, dans l’arbre qui faisait face à ma fenêtre, plusieurs oiseaux avaient déjà commencé à gazouiller, et l’impression qu’à chaque nouvelle minute il y en avait davantage. La propagation d’un cui-cui gentillet qui devient vite éreintant. Le cui-cui printanier que l’on voudrait passer au four et déguster en famille dimanche prochain.

L’émission était censée commencer lundi en huit, c'est-à-dire dans sept jours pile poil et ce afin que les réseaux se stabilisent et que l’achat et le visionnage du show soient envisageables et ne posent plus aucun problème.

La Terre entière trépignait et je n’avais pas forcément l’impression que cela allait me bercer et m’aider à m’endormir.

Était-ce une farce ? Une seconde Guerre des mondes, un Orson Welles Nouvelle-Vague qui aurait assez d’argent pour financer sa déconne, un coup de pub génialissime pour un nouvel aspirateur dernier cri (allez chercher le rapport, moi je ne vois pas)… Je réfléchissais, les yeux fermés, tout en étant persuadée que j’allais émettre une hypothèse digne de ce nom, une explication, tout du moins une opinion. Car je n’en avais pas. Je ne savais plus quoi penser, et eus le sentiment désagréable de ne pas faire partie de ce monde-là, comme si l’on m’avait délogée, comme si je venais d’atterrir chez ma correspondante bulgare et que je me sente perdue, besoin de maman. Lorsque l’on est en désaccord avec un gouvernement, on a (parfois) la possibilité de manifester ce désaccord en quittant le pays. Oui. Mais lorsque la planète entière s’unifie, se densifie et crée d’un commun accord avec ses pouvoirs quelque chose que l’on trouve, que je trouve effroyable… où aller ? C’était comme nous mettre en prison injustement. C’était comme nous annoncer que l’on avait un cancer. C’était comme un choix qui devient une fatalité alors même que c’est dans son essence d’être changeant, sans prédestinée, parfois hasardeux. Et tout ça, avec l’excitation et la hâte "de voir ce que cela allait donner", sans être sûr de savoir ce que l’on était télévisuellement prêt à recevoir.

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