SPAM

Spam est une performance de lecture, réalisée à l'école des Beaux-Arts de Cergy, en 2007. 

Dans un  amphithéâtre, je suis installée au bureau, en plein milieu de la scène et j'écris, sans relâche, un texte qui apparaît sur grand écran dans mon dos et que je ne vois pas. 

Je n'ai aucune retour visuel sur ce texte puisque que je n'ai pas d'écran. 

Dans la salle, les spectateurs sont plongés dans le noir, comme s'ils étaient au cinéma. 

Ils peuvent lire le texte. Ils peuvent voir également que je porte un casque. Mais qu'y a-t-il dans ce casque ? Est-ce que j'écoute quelque chose ? Personne ne peut le savoir. 

Ainsi l'audience lit ce que je ne vois pas. Voit ce que je pense, mais n'entend pas ce que je suis la seule à écouter. Si seulement j'écoute quelque chose...

Dans la salle, comme en communion totale, les spectateurs/lecteurs font tous l'effort de la lecture. S'il doit se passer quelque chose, ce sera sur l'écran. Dans l'idée. 

Je prends à partie ces spectateurs et je joue avec eux. Je leur parle. Est-ce que j'improvise ? Est-ce que mon texte est écrit ? 

Muette et concentrée je leur donne accès au process de l'écriture, au process de la pensée. 

Texte écrit durant la performance : 

Lorsque l’envie me prend de faire le ménage dans ma maison, je procède toujours de la même façon. Avant de sortir quelque grand chauve de son placard, j’attrape un papier, un stylo et je liste la totalité des actions que je dois faire :

Les vitres (Ce qui permet de commencer par aérer l’ensemble de l’unique pièce dans laquelle je vis)

Faire une machine (en espérant que l’on pourra l’étendre en temps voulu)

La vaisselle (Car me connaissant je vais en foutre partout, et je sais qu’il n’est pas nécessaire de nettoyer 2 fois au même endroit dans la même heure quand tout peut-être fait de manière plus méthodique)

La poussière (Qui va valser dans tous les sens pour finalement retomber dans tous les coins)

Le décapage avec éponge (En privilégiant les endroits qui auraient morfler les supplices de la grande bouffe.

Sortir les poubelles (Parce qu’il y a toujours un sac percé qui se prend pour le Petit Poucet)

L’aspirateur, enfin ! (Parce que logiquement à ce moment là du processus, il devient très dangereux de marcher pieds nus et parce qu’a priori on a plus rien à mettre par terre)

Les sols (Un petit parfum de pomme est toujours le bienvenu quand on habite au dessus de 3 restaurants Turques)

Changer les draps de son lit (Et dire Adieu aux odeurs d’aisselles bien chaudes qu’on a tant aimé la nuit dernière…ahhh…)

Etendre enfin, cette putain de lessive, qui en mode « programme court » devrait être finie depuis longtemps.

C’est ainsi que je procède, et je sais pertinemment que c’est la seule solution pour que les choses soient faites. Si je ne vois pas, visuellement chaque action en devenir, je mélange tout et souvent aggrave la situation malgré moi.

Au bureau c’est pareil. Je note dès le début de la journée, tout ce que je dois faire.

Focus Lacoste, Bench et Nikita

Page rainbow

Retour totem

Interview Thomas

Mail Fafi

Shooting Bastien (ne pas oublier de pécho le numérique)

Déclaration d’impôts (sauf si je le fais par Internet)

Et je vous fais grâce des listes mises en abîmes.

Au fur et à mesure, je barre. Quand il ne me reste qu’une ou deux choses à faire, alors je les entoure, comme pour m’encourager, deux groupes de soldats que l’on vient de cerner, deux petites bulles d’angoisse qu’il ne me reste plus qu’à pulvériser.

Est-ce que je me gâche la vie ? Est-ce une perte de temps ? Est-ce que je m’auto-spam ?

Les spams. Je trouvais justement que ça pouvait être un bon sujet d’écriture. Parce les déchets, nous en produisons tous, nous en bouffons tous, nous nous en plaignons tous, que ça ouvre les portes de l’ironie et donc de l’humour et puis surtout ça pouvait être un pied de nez bourré de fausse-modestie auto dérisoire à cet essai d’écriture en direct, au cas où ça ne marcherait pas.

Elle nous a flingué la matinée avec son histoire de performance. Oui mais pas pire que de recevoir des pétitions pour sauver un enfant Rwandais qui doit se faire opérer de l’appendicite de toute urgence et qui change de prénom tous les jours, pas pire que de recevoir un texto de papa qui t’annonce que mamie est morte, pas pire que de vider le lave-vaisselle avant d’aller au boulot et juste pour ne pas à avoir le faire le soir, pas pire que de passer un diplôme à 9h30 du matin.

  

 

Vous lisez de concert ce qu’on lit généralement dans un bon fauteuil, le RER ou sur la plage.

Vous lisez par-dessus mon épaule tout en me regardant sans doute trembler ou respirer bizarrement. Vous prenez part à la création même d’une pensée qui n’est pas la votre, vous êtes tous rentrés dans le bloc opératoire et vivez les choses de manière commune et personnelle à la fois. La distance que vous mettez entre vos yeux et moi, entre vos yeux et les mots, est conditionnée d’une certaine façon par la présence de plusieurs personnes dans votre espace de lecture d’ordinaire plus intime. Le casque sur les oreilles. Qu’est-ce qu’elle écoute ? Qu’est-ce qu’ils voient ? Vous lisez ce que ce j’écris, est-ce que j’écoute ce que vous pensez ? Espace commun de la lecture d’une pensée qui ne voit le jour que parce que vous êtes tous là. Votre paternité. Je suis bien désolée. Est-ce vous reconnaissez l’enfant ? D’où la  nécessité d’écrire quelque chose qui vous concerne.

Mais de quelle manière ? Lire The Art Of fiction de David Lodge et faire son marché.

Utiliser la fiction, et permettre ainsi que ce texte vive au-delà de-vous tous ? Certainement pas. Ce ne serait pas très généreux, quand je veux que cette expérience ne soit pour vous qu’un souvenir particulier à son contexte. Faire des listes comme Closky ou Anne-James Chaton, ça je pourrais le faire, ça serait sans danger, je maîtrise bien, mais je me suis complètement grillée avec mes histoires de ménage, ce truc de liste c’est trop simple et trop inné, de toute façon qu’importe, le seul but de cette phrase était de placer quelques références.

J’aurais pu tester quelques tentatives de poésie un peu caractérielle mais vous n’auriez rien compris en plus de n’y voir aucun intérêt :

Hakiki bursa iskender kebabi

Enseigne ajustée sans prétention

Bourse pleine et ferme la bouche

Même les touristes n’y rentrent pas.

La frigue ginguette parme dorénavant : parce qu’il vaut mieux que ce soit la fête.

De la grive-cale en manque d’inspiration, le pléonasme des partis politiques, et des partis pris.

 

Je vous avais prévenus.

 

Du dialogue, du dialogue, du dialogue, à vous en faire tourner la tête. Qui parle ? Est-ce que ça vient de derrière ? De derrière moi, oui ça c’est certain, de derrière vous, c’est tout à fait probable. Du dialogue, du dialogue, du dialogue, ça c’est rentable du point de vue spectacle. On participe tous à la pièce. C’est plus facile à lire, c’est plus facile à s’approprier, oui mais Gaddis l’a déjà fait.

(Il est important de dispatcher correctement les références)

 

Il restait donc l’essai. Le truc où l’on peut à peu près tout se permettre, pourvu qu’on ne fasse pas de fautes d’orthographe. Le truc qu’on ne culpabilise pas de ne pas lire en entier, parce que la plupart du temps de toute façon c’est vraiment chiant. Le texte respectable car provenant d’une pulsion, d’un besoin, d’une tentative, de ces choses qui émeuvent au moins un peu, cette détermination qui rend si sympathique.

 

Je joue la transparence. Parce que l’opacité d’un propos pourrait être mal interprété, prendre des risques soit, cependant la roulette russe, c’est pas mon truc. Est-ce que je suis claire ?

Irai-je jusqu’à vous demander de lire à haute voix les mots qui suivent au risque que personne n’ouvre la bouche et qu’un malaise s’installe et nous englobe tous ?

Non. N’ayez pas peur. Et respirez correctement. Le plus dur est passé et la journée ne fait que commencer.