Le drone de ma vie

         Quand j'ai reçu la première vidéo par e-mail, je ne savais pas à quoi m'attendre. J'ai double-cliqué sur le lien et mon lecteur QuickTime s'est ouvert.

L'image était en couleur. Le plan filmé d'en haut. On reconnaissait mon appartement, bien que les proportions fussent légèrement modifiées.

L'image planait un instant dans le salon, sans trop savoir où se diriger. Pas étonnant dans la mesure où c'était la première fois que le drone entrait chez moi.

Après être passé par la cuisine et les WC, l'image pénétrait désormais ma chambre à coucher. C'était un dimanche et il faisait très chaud. J'avais laissé l'appartement s'aérer et avais été faire une sieste pour rattraper un retard de sommeil causé par les trop grosses chaleurs de ces derniers jours.

La caméra volante s'était déplacée partout sans que le bruit ne m'ait dérangée pour autant. Décidément, j'avais fait appel à des spécialistes !

 

Je fixai l'image et m'observai allongée sur le ventre, dans la diagonale du lit, une jambe légèrement fléchie. J'étais vêtue d'un débardeur bordeaux et d'un mini short blanc qui mettait admirablement bien mes fesses en valeur. D'ailleurs, je me souviens très bien m'être réveillée de cette sieste pour découvrir que j'avais transpiré entre les seins. Deux cercles mouillés parfaitement identiques s'étaient invités sur le devant de mon bustier.

L'image était plutôt de bonne qualité, si peu pixellisée que je pus pratiquement lire sur mes lèvres au moment où j'hurlai : « Attention! », et me réveillai en sursaut pour tressaillir de nouveau lorsque le drone croisa mon regard effrayé.

Il y eut alors un arrêt sur image. Gros plan sur mes yeux.

Cette année, pour mon anniversaire, j'ai tenté de me surprendre moi-même. Ras-le-bol des sacs à main hors de prix et des Thalassos entre copines sous-couvert de « Je l'ai bien mérité, j'ai travaillé comme une chienne ». J'avais gagné le droit de me faire plaisir, certes et je n'allais certainement pas me désavantager sur ce point, mais je désirais quelque chose de spécial, de moins académique que le traditionnel pull en cachemire dans une énième nuance de gris.

C'est en lisant un article sur un site dit people, que l'annonce s'afficha en pop-up et en énorme sur mon écran : « Soyez votre propre star ! »

Je cliquai sur l'encart par pure curiosité et découvris la suite :

« Vous avez toujours rêvé de passer dans une émission de télé-réalité, sans jamais vraiment avoir ni le temps, ni le courage ? Cette annonce est faite pour vous ! Contactez notre équipe d'investigateurs privés qui vous fera un devis sur-mesure pour vous offrir une expérience unique dont vous vous souviendrez toute votre vie. »

J'avais l'impression d'être dans ce film, avec Michael Douglas, The Game.

J'envoyai un e-mail pour avoir de plus amples informations et l'on me répondit en me retournant une brochure, ainsi qu'un questionnaire.

Pendant 15 jours, j'allais vivre comme si j'étais dans une vraie télé-réalité : mon appartement allait être équipé de caméras activées en permanence, puis plusieurs auteurs et techniciens allaient compiler ces enregistrements et en faire trois épisodes plus ou moins longs selon la formule choisie.

Voilà le beau cadeau que j'allais m'offrir !

 

         Quand j'ouvris alors les yeux, en nage, les tétons trempés, tombant nez à nez avec ce drone pour la première fois, je crus tout d'abord que la police était entrée pour m'arrêter... Dans mon rêve, celui que je fais très fréquemment, je suis en train de participer à un braquage dans une banque quand un gardien arrive. Je lui tire dessus en criant : « Attention », comme si le pauvre homme pouvait y échapper. Il tombe à mes pieds, mort. Et je me réveille. D'où le fait que, durant ces moments passerelles, entre rêve et réalité, la présence de la police dans mon lit est tout à fait légitime.

 

La vidéo se finit sur cette image de moi tonnant : « Attention ! »

Je me la repassai plusieurs fois.

Scrutant mon corps, ma position, mes courbes.

Est-ce que j'aimerais que les gens voient ce cul s'ils allumaient leur télé ?

Est-ce que j'aimerais qu'ils se disent que je suis bonne, que la sueur entre mes cuisses leur donne envie de prendre un abonnement à la chaîne ? Je me regardais, sans vraiment me lasser. Et voyant la façon dont j'avais fourré ma main sous mon oreiller, j'eus soudainement la pulsion d'aller derrière l'écran pour me renifler l'aisselle. Certainement l'endroit le plus moite de l'image.

 

J'étais assise à mon bureau en train de regarder la vidéo, le drone flottait toujours au dessus de moi, dans un silence aimable et respectueux. Depuis son entrée, il y a quelques jours, il n'avait jamais quitté l'appartement et j'en vins presque à me demander si je n'allais pas lui donner un nom.

 

         Il fallu alors commencer à vivre avec cet attirail.

Cette machine était pire qu'un chien, elle me suivait partout dans l'appartement. Si Peter Pan avait eut ce drone pour ombre, il se serait flingué, c'est sûr.

Pour ma part, j'aimais me faire reluquer.

Il faut dire que je suis catholique, j'ai donc appris à vivre avec toute la puissance du regard de Dieu... l'exhibition n'a jamais été qu'un gros malentendu, à mon avis.

Et puis, j'avais envie de faire plaisir à cette petite chose volante ; et je n'oubliais pas que derrière, il y avait a priori des hommes et des femmes qui me regardaient aussi. Qu'avaient-ils pensé du short blanc ? De l'aisselle ? De la sueur ? Est-ce qu'ils faisaient des commentaires graveleux dans leur car-régie pendant que je déambulais nonchalamment, à moitié nue ? Est-ce que la scripte rêvait de moi et s'imaginait glisser ses doigts sous mon maillot ?

 

Voilà plus d'une semaine que Drone et moi vivions en collocation et nous avions bravé toutes les barrières de l'intimité assez rapidement.

Cela peut paraître surprenant, mais j'avais développé une vraie considération pour ce tas de ferraille. J'avais tendance à oublier qu'il n'était qu'un outil et que derrière se cachait un business impliquant sans doute qu'en ce moment même un mec planifiait ses RTT tout en me regardant faire des oeufs au plat. Je voyais en lui un complice. Un ami ? Je ne sais pas, en tout cas, je le préfèrerais nettement à mon grille-pain.

L'idée que des gens étaient payés pour me regarder et ne tirer que le meilleur de moi-même, m'émoustillait sévèrement. J'avais besoin de savoir ce que je valais dans le quotidien, dans le domestique, dans ma routine du 32 rue de l'épinette. Bizarrement, dans tout ce fantasme d'être vue, j'avais, en fait, envie d'être totalement transparente et de me donner. De lui donner. De tout lui donner.

 

Le deuxième épisode arriva.

Je m'installai à mon bureau et lançai la vidéo.

         

On me voit dans la salle de bain. Un bruit de robinet. L'eau s'arrête de couler. Ce moment où l'on tire le rideau et où l'on fait fasse à un courant d'air inévitable, et même lorsqu'il fait chaud et que l'on a pris une douche glacée.

Je suis face caméra, les pieds dans la baignoire et je regarde Drone droit les yeux. Si les siens sont numériques, les miens sont décidés : tu sauras tout de moi.

De l'eau perle sur chaque partie de mon corps. Mes cheveux gouttent sur mes fesses. Mes seins durcis par le froid, commencent à se ramollir. Mes aréoles s'élargissent progressivement comme une petite tâche d'encre et, même à l'écran, on peut sentir le frisson qui me parcourt, fugace. J'enjambe la baignoire et attrape ma serviette de bain. Drone ne perd pas une miette du séchage qui s'effectue devant lui, par frictions, et qui va alors déformer chaque ligne dessinée par ma peau. La serviette un peu rêche frotte vigoureusement l'intérieur de mes cuisses jusqu'à ce que celles-ci deviennent un peu rouges, un peu timides sans pour autant se refermer quand le tissu atteint finalement mon entre-jambe. Un endroit qui mériterait la clim', quand la chaleur passe à travers le coton et me réchauffe un peu plus le bout des doigts.

Je passe dans la chambre et ouvre mon armoire.

Drone s'est posté derrière moi et me filme de dos, de haut.

Il fait alors quelque chose qu'il n'avait jamais fait : il zoome. Sur les reins. Cette partie un peu charnue qu'on voudrait volontiers faire disparaître à l'appel de la plage et qui pourtant semble la partie la plus délicieuse du corps humain. Le solilesse de la femme. J'enfile ma petite culotte dans le cadre, je me retourne, et c'est là que l'image s'arrête et passe au noir.

 

Cette deuxième vidéo eut sur moi un effet incroyable.
Une envie totale et impossible à contrôler m'obligea à embarquer sous le bras et le drone et mon ordinateur dans la chambre. Tout en grimpant sur le lit, je me dévêtis totalement et me mis à visionner ma propre image dans la baignoire, encore et encore, tout en jetant des regards paniqués à Drone qui lévitait au dessus de moi comme un avatar potentiellement cruel.

Je n'avais aucune conscience de ce qui était en train de se passer. Je ne savais pas si c'était bien, si c'était mal, si c'était seulement moi qui cherchais un plaisir, sommes toutes, naturel alors même qu'une nouvelle excitation profonde me titillait : attraper le drone et m'assoir dessus en l'enfourchant et en y mettant tout mon amour...

 

Que s'était-il donc passé ?

 

Je n'attendis pas l'arrivée de la troisième vidéo.

Je contactai la société par e-mail, la priant de bien vouloir arrêter la mission. J'allais payer ce que je devais, bien entendu, mais pour "des raisons personnelles" que je n'expliquai guère, il fallait très clairement que je me sépare de ce drone.

 

         La réponse que je reçus le lendemain n'est toujours pas tout à fait claire :

"Chère Madame, nous avons bien pris en compte votre réclamation, cependant nous sommes dans l'embarras de vous affirmer qu'aucune mission n'a été encore entamée concernant votre dossier. Nous recevons beaucoup de demandes et malheureusement nous n'avons pas pu encore traiter la votre. Nous vous prions de bien vouloir vérifier le nom de la société que vous pensiez contacter, car pour notre part, nous n'installons que des caméras fixes et ne possédons aucun drone."

 

Je relançai l'entreprise plusieurs fois, essayai même de me déplacer, Drone dans le sac, mais on me fit toujours la même réponse. "Nous ne possédons aucun drone."

 

Au bout d'un an, je considérai qu'il y avait prescription et que Drone, à moins de partir acheter des cigarettes pour ne jamais revenir, m'appartenait, à présent, bel et bien. Il n'aimerait pas que je formule cela ainsi (les machines ont leur petite susceptibilité et le sens de la liberté...), mais je ne crois pas être déjà disposée à parler "d'engagement" pour le moment et je ne dis pas ça par simple pudeur, pour ne pas l'effrayer, parce qu'il me filme 24/24h... (Je dis ça par simple pudeur, pour ne pas l'effrayer, parce qu'il me filme 24/24h).

 

Je reçus autant de vidéos que de semaines passer ensemble et une chose est certaine : à présent, il me connaît mieux que personne.

Je ne sais pas trop ce que l'avenir nous réserve, mais je ne m'en fait pas, nous sommes bon public.

         Hier soir, j'ai refait ce rêve où je tue brutalement ce pauvre type alors que je suis en train de braquer une banque. Pour la première fois de ma vie, la fin fut dramatiquement différente : le gardien arrive, je lui tire dessus en criant : "Attention", comme si le pauvre homme pouvait encore y échapper, mais la balle rebondit sur la boucle de sa ceinture et vient percuter une caméra de sécurité qui se trouve juste à l'entrée.

Le type est vivant et je disparais de l'écran.

Victime de l'image, par ricochet.